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Full text of "L'art d'enseigner à parler aux sourds-muets de naissance"







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L'AKT 

D'ENSEIGNER A PARLER 

AUX SOURDS-MUETS 

DE NAISSANCE, 
PAR M. L'ABBÉ DE L'ÉPÉE, 

Précédé de l'Éloge Historique de M. l'Abbé de l'Épèe, 
PAR M. BÉBIAN. 

Paris, 1820. 1 




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THE CHARLES BAKER COLLECTION 


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L'ART 

D'ENSEIGNER A PARLER 

AUX SOURDS-MUETS 

DE NAISSANCE, 

PAR M. L'ARBÉ DE L'ÉPÉE, 

M I 

AUGMENTÉ DE NOTES EXPLICATIVES ET D'UN 
AVANT-PROPOS, 

PAR M. L'ABBÉ SICARD, 

Chevalier de l'Ordre de Saint-Michel , de la Légion-d'Honneur, de 
Saint-Wladimir et de Wasa , directeur de l'Institution royale des 
sourds-muets , membre de l'Académie française et de plusieurs 
Sociétés- savantes ; 

précédé de l'éloge historique de m. l'abbé de l'épée, 
PAR M. BÉBIAN, 

Censeur des études de l'Institution royale des sourds-muets , membre 
de la Société royale académique des sciences de Paris, membre 
correspondant du Comité littéraire de la Société impériale de 
bienfaisance de Saint-Pétersbourg. 



PARIS, 

IMPRIMERIE DE J. G. DENTU, 

rue des Petits- Augustins , n° 5. 



iUVU'iVWU VUi'WVll VUVW Wl VW W%«/W VV\ VW %"i/\ WV \A"V 



AVANT-PROPOS. 



Il ix' est plus nécessaire de démontrer 
que le seul moyen d' obtenir des suc- 
cès solides et réels dans l'instruction 
des sourds-muets de naissance, c'est 
de se servir, pour éclairer et déve- 
lopper leur intelligence , des mêmes 
signes que la nature leur inspire, 
sans le secours d'aucun maître, pour 
exprimer leurs idées et leurs besoins, 
C'est là l'unique voie pour arriver à 
leur esprit et entrer en communi- 
cation avec eux; car pour ces infor- 
tunés, dont l'oreille n'a jamais été 
frappée par la voix maternelle , toute 
langue , même celle du pays où ils 
sont nés , est une langue étrangère 
ou même une langue savante. 

C'est par le secours d'une pre- 
mière langue, de notre langue ma- 
ternelle, que nous apprenons toutes 



(ij) 
les autres. De même on ne peut par- 
venir à enseigner aux sourds-muets 
une langue quelconque, que par le 
secours de leur première langue, du 
langage des gestes , qui est leur lan- 
gage naturel. Par ce moyen, soumis 
à une méthode régulière , il n'est 
point de connaissances , la musique 
excep'tée , qu'on ne puisse trans- 
mettre au sourd-muet, comme peu- 
vent s'en convaincre les* personnes 
qui assistent journellement aux exer- 
cices de l'Institution que je dirige. 
Du moment que le sourd-muet a 
achevé son instruction, il n'est plus 
étranger à aucune des connaissances 
qu'on peut acquérir par la lecture ; il 
n'est plus ni sourd ni muet pour 
quiconque sait lire ou écrire. Mais 
maiheureusement l'écriture n'offre 
quun moyen de communication 
trop lent et trop incommode pour la 
conversation, et qui même ne peut 
guère être d'usage dans les classes 
inférieures de la société , où naissent 



(iij) 
le plus grand nombre de sourds- 
muets , et où souvent on ne sait pas 
lire et presque jamais écrire assez 
correctement pour se faire entendre 
de ces malheureux, qui, ne lisant 
que des yeux sans pouvoir s'aider de 
la prononciation, ne comprennent 
les mots qu'autant qu'ils sont écrits 
conformément à l'orthographe. 

Le sourd-muet n'est donc totale- 
ment rendu à la société que lorsqu' on 
lui a appris à s'exprimer de vive voix 
et a lire la parole dans les mouve- 
mens des lèvres. Ce n'est qu'alors 
seulement qu'on peut dire que son 
éducation est entièrement ache- 
vée (1). 

(i) P. de Ponce, religieux bénédictin du monastère 
d'Ona , au royaume de Valence , mort en 1484» est le 
premier, à ce qu'il parait, qui ait entrepris de faire 
parler les sourds-muets. Il avait laisse' les principes de 
sa méthode dans un manuscrit qu'on voyait encore dans 
son couvent, avant l'invasion de l'Espagne. Dorn J, P. 
Bonnet publia , en 1620, un ouvrage où il rend compte- 
des moyens qu'il a mis en usage dans l'éducation du 
frère du conne'table de Castille , devenu sourd à l'âge 
de 4 ans , et qui apprit assez bien l'espagnol pour con- 
verser facilement dans cette langue. Wallis, Degby, 



( iv ) 
Pénétré de celte vérité, j'ai souvent 
exprimé le regret que les fonds af- 
fectés à notre Institution ne per- 
missent pas de payer deux hommes 
qui seraient exclusivement chargés 
de cette œuvre , qui ne demande ni 
de l'esprit ni de grands talens, mais 
seulement de la patience , et dont' 
cependant le charlatanisme s'est si 
souvent servi pour en imposer au 
public. Enfin, je puis concevoir l'es- 
pérance que mon vœu ne tardera 
pas à se réaliser; cette lacune sera 
remplie dans notre Institution, qui 
obtiendra, j'espère, sous ce rapport, 

Giv;:ory en Angleterre ; E. Ramirez, de Cortone ; P. de 
Castro, de Mantoue; Conrad Amman, médecin suisse 
qui exerçait en Hollande ; Vanhelmont, en Allemagne, 
entrèrent avec succès dans la même carrière. 

Dorn A. Pèreires vint s'établir à Paris vers l'an i y55 j 
et profitant de l'ignorance où l'on e'tait à ce sujet , il se 
donna pour l'inventeur de cet art. L'Acade'mie des 
sciences lui confirma ce titre. Peu de temps après, 
M. Esnaud-, également établi à Paris , obtint le même 
honneur. Mais enfin la vérité' parut ; l'ouvrage de Bon- 
net et particulièrement celui d'Amman, furent connus 
en France, et dévoilèrent les principes de cet art, dont 
on avait cherché à faire un mystère, et qu'on sut, ap- 
précier enfin à sa juste valeur. 



( V ) 

la même supériorité dont elle jouit 
sous tous les autres. 

Ce n'est pas. que jusqu'à présent 
j'aie entièrement négligé de faire par- 
ler les sourds-muets. On a souvent 
entendu, à mes séances, des élèves 
lisant à haute voix ; ils ont été exer- 
cés particulièrement par les soins 
d'un de nos répétiteurs. Malgré l'in- 
dulgence et la satisfaction avec les- 
quelles le public a vu cet essai , j e dois 
avouer que la prononciation de ces 
élèves laisse beaucoup à désirer ; mais 
j'ose me flatter que cette imper- 
fection disparaîtra bientôt lorsque 
je pourrai former un maître spécia- 
lement destiné à cet objet, qui, je le 
répète, présente si peu de difficultés, 
que je connais plus d'une mère qui, 
sans méthode et sans art, a montré 
à son enfant, sourd -muet, à ar- 
ticuler assez distinctement le plus 
grand nombre des mots. Que serait-ce 
si elles eussent eu un guide sûr et 
éclairé, et des principes certains sur 



( vi ) 

cet enseignement ? Je crois donc 
rendre un grand service à ces infor- 
tunés, en publiant de nouveau l'Art 
de faire parler les sourds-muets (i). Ce 
petit ouvrage de mon illustre maître 
est aussi précieux par la précision 
que par la clarté avec laquelle il- sait 
mettre à la portée des plus faibles es- 
prits , les procédés à employer pour 
rendre la parole aux sourds-muets. 
Tout père ou mère, maître ou maî- 
tresse qui lira avec attention ce petit 
traité , peut se flatter de pouvoir, en 
peu de temps, enseigner à parler à 
un sourd-muet, à moins que celui-ci 
n'ait un défaut de conformation 
dans les organes de la voix, ce qui, 
au reste, est une chose extrêmement 
rare. Les notes que nous avons jointes 
à cet ouvrage , en forment un traité 
absolument neuf, et aussi complet 
qu'on puisse le désirer. 

Bien souvent les parens des sourds- 

(i) C'est la seconde partie de la Véritable manière 
d'instruire les sourds-muets de naissance. 



(vij) 

muets me demandent des conseils 
pour occuper leurs enfans jusqu'à 
l'âge où ils peuvent être admis dans 
l'Institution. J'éprouvais un grand 
regret de n'avoir à leur donner que 
des indications bien vagues. Main- 
tenant que j'ai fait dans plusieurs 
séances l'essai de ce que je conseille, 
je leur mettrai entre les mains le pe- 
tit traité de M. l'abbé de l'Epée„ et ils 
pourront d'avance délier la langue 
de leurs enfans, et leur apprendre 
même à lire à haute voix , en atten- 
dant que nous développions leur in- 
telligence , et que nous leur fassions 
comprendre ce qu'ils lisent. 

J'ai fait précéder ce traité de ÏE- 
loge de l'abbé de l'Épée, par M. Bé- 
bian, censeur des études de l'Insti- 
tution royale des sourds-muets. Ce 
discours, qui a été couronné l'année 
dernière par la Société royale aca- 
démique des sciences de Paris , sous 
la présidence de Monseigneur le duc 
d' Angoulême , a été déjà traduit dans 



( viij ) 

plusieurs langues étrangères (i). C est 
un juste hommage rendu à la mé- 
moire du père des sourds-muets, à 
qui, je ne cesserai de le répéter, nous 
devrons toujours rapporter comme à leur 
source, tous les succès que nous obtien- 
drons en glanant à sa suite. 

Personne ne pouvait mieux que 
M. Bébian apprécier le caractère et 
la méthode de M. l'abbé de l'Epée. 
Personne ne se montre plus digne, 
par ses talens et son zèle, de marcher 
dans la route que nous a tracée ce 
bienfaiteur de 1 humanité. On a vu 
avec plaisir le prix proposé pour l'é- 
loge de ce grand homme, remporté 
dans l'Institution même dont il est le 
fondateur. Quant à moi , j' ai éprouvé 
une bien douce satisfaction de voir 
mon illustre maître si dignement 
loué par le plus distingué de mes 
disciples. 

(t) Aucun des discours envoyés au concours n'ayant 
e'të juge digue du second prix , il a e'te' accorde une 
mention honorable au discours de M. Bazot, litte'rateur 
estimable. 



(ix) 

Je saisis cette occasion de donner 
un témoignage public de ma satis- 
faction à M. Bébian (i). Secondé du 
zèle de ce professeur, qui a saisi 
mieux que personne l'esprit de ma 
méthode, j'ai opéré dans l'Institution 
d' utiles améliorations qui m en font 
espérer de plus utiles encore. L'é- 
tude approfondie qu'il a faite du lan- 
gage des gestes , le met à portée de 
faire sentir à nos élèves tout ce que 
les ouvrages de nos poëtes et de nos 
orateurs offrent de plus sublime et 
de plus délicat. 

(i) Personne n'avait encore applique' les proce'dës de 
cette me'thode à l'enseignemeilt du latin. M. Bébian 
vient de tenter un essai qui a e'te' couronne' du plus bril- 
lant succès. Au bout de cinquante leçons , il à mis un 
jeune sourd-muet, qui n'avait encore aucune notion de 
cette langue, en e'tat de traduire, d'une manière satis- 
faisante , le De viris et les deux premiers livres des Fa- 
bles de Phèdre , comme ont pu s'en convaincre plusieurs 
personnes qui ont assiste' à nos leçons particulières , et 
qui ont vu cet e'iève traduire à livre ouvert un de ces 
deux auteurs , et le dictera trois de ses camarades, qui 
ne savent pas un mot de latin. Mais comme ses signes 
i exprimaient non pas les mots , mais les ide'es , les e'Ièves ,. 
en traduisant ces signes en français , donnaient une 
version exacte , mais en termes diffe'rens. 



(x) 

J'ai vu, par une lettre imprimée 
avec le discours de M. Bazot , que 
l'un des répétiteurs s attribue la gloire 
d'avoir formé les meilleurs de mes 
élèves. Plusieurs de ceux-ci , et par- 
ticulièrement le jeune Berthier, vin- 
rent me prier de réclamer contre 
cette assertion. « Notre silence, m'é- 
« crivait-il, semblerait être un aveu 
« qui nous rendrait coupables d in- 
« gratitude envers nos autres maî- 
« très, à chacun desquels nous de- 
« vons tout au moins autant » 

Le même répétiteur se vante de 
faire sentir aux élèves la force , et 
presque l'harmonie des vers de Ra- 
cine, La vérité est que cet auteur n'a 
pu jamais être expliqué dans sa classe. 



**MMHSk^rW|i W*<&V*V4/VVW*VWW W\ VW WWW iA<V VV\ tiWVM WVWVvW VMWVWIW\WV 



M. L'ABBE SIGARD. 



MON CHER MAÎTRE ET RESPECTABLE AMI , 



Un sentiment délicat a fait penser que le 
prix décerné à l'éloge de l'abbé de l'Êpèe t 
donné par vos mains 3 en serait plus flatteur* . 
Vous vous êtes trouvé tout naturellement 



* M. le comte de Saint- Albin, qui présidait la Société ai? 
nom de Monseigneur le duc d'Angoulême , voulut que la mé- 
daille décernée à l'auteur de ce discours, lui fût remise par le» 
mains 'de M. l'abbé Sicard, 



par-là 3 entre votre maître, à câtê de qui vos 
talens vous ont placé , et votre disciple , qui 
s'efforce de marcher sur vos traces. 

Souffrez que je cherche à conserver ce 
rapprochement trop glorieux pour moi, en 
mettant votre nom à la tête de ce discours. 
Si j'y ai saisi les traits de votre illustre pré- 
décesseur, c'est qu'ayant le bonheur de 
vivre auprès de vous , je trouvais toujours 
sous mes yeux un heureux modèle. C'est, 
je n'en doute pas , aux idées que j'ai puisées 
dans nos entretiens journaliers , que je suis 
surtout redevable des' suffrages dont la So- 
ciété royale académique a honoré ce dis- 
cours, qui, je ne le sens que trop, laisse 
encore beaucoup à désirer. Vous relirez, 
j'espère, avec plaisir, la vie de celui qui 
avait si bien prédit tous vos succès. Il m'est 
doux de pouvoir rassembler ici vos deux 
noms déjà unis par une même gloire, pour 
leur offrir un même tribut de respect et 
d'admiration. 



v vi UMiVww iw wv vw w\ iw w\ wv vw vw w\ Vw VW WV WV VW W\ VVVVWWV W\ VWVWWV 



ELOGE HISTORIQUE 



DE 



/ / 



CHARLES-MICHEL DE L EPEE. 



FONDATEUR 



DE L'INSTITUTION DES SOURDS-MUETS. 



JLé plus beau privilège de l'homme, c'est sans 
doute de pouvoir communiquer ses pensées 
et ses sentimens. Cette faculté par laquelle les 
esprits se touchent et les cœurs se confondent, 
fut le premier comme elle est le plus doux 
nœud de la société. Nos jouissances perdraient 
tout leur prix, et bientôt suivrait le dégoût, si 
nous ne trouvions un attrait toujours plus vif 
à faire passer dans le sein d'un ami les émo- 
tions qui nous agitent. Le plaisir partagé est 
plus doux, la peine plus légère. Les larmes de 
la pitié coulent au cœur du malheureux , 



<»> 

comme un baume qui en cicatrise les plaies, 
et elles ne sont pas sans charmes pour celui 
qui les répand. Ce commerce des âmes est 
pour nous plus qu'un plaisir; c'est un besoin. 
Brisez ce lien qui attache l'homme à l'homme, 
et sa vie n'est plus un présent du ciel ; c'est un 
fardeau dont toutes ses forces pourront à peine 
soutenir le poids. Sans souvenir , comme sans 
espérance, son existence, qui ne se rattache 
ni au passé ni à l'avenir, s'arrête pour ainsi 
dire au besoin du moment, et ne se fait plus 
sentir que par l'ennui ou la douleur. 

Telle et plus déplorable encore était l'état 
des sourds-muets, avant que la charité , fille 
du ciel , eût renversé la barrière que la priva- 
tion d'un sens avait élevée entre ces malheu- 
reux et le reste des hommes. 

Un préjugé aussi absurde qu'il est humiliant 
pour l'espèce humaine , représentait le sourd- 
muet comme une sorte d'automate , sensible 
aux impressions physiques, mais dont aucune 
étincelle de raison n'éclairait l'esprit, dont au- 
cun sentiment n'échauffait le cœur. Etranger 
au sein même de sa famille, cet enfant délaissé 
du ciel et des hommes, était relégué, par l'a- 
mour-propre de ses parens, loin de la société, 
où il n'inspirait qu'une pitié humiliante! Vai- 



(3) 
nement brillait dans tous ses traits son âme 
tendre etexpansive ; aucune autre âme ne s'ou- 
vrait à ses effusions. Son esprit curieux cher- 
chait partout la lumière, et partout ne rencon- 
trait qu'un voile impénétrable, qu'aucune main 
ne tentait de soulever. Lorsqu'autour de lui tout 
respirait le bonheur, le malheureux n'avait en 
partage que de vains désirs et des regrets super- 
flus. Tous les sentimens les plus vifs, refoulés 
dans son sein, allumaient ses yeux d'un feu 
sombre, qui, imprimant à son aspect une sorte 
d'effroi , achevait de lui fermer les cœurs , et 
faisait taire à son égard tous les sentimens, jus- 
qu'à la tendresse maternelle. On le regardait 
presque comme un être dune espèce différente, 
ïl restait confondu avec les insensés ; d'autant 
plus à plaindre, qu'il sentait toute l'horreur de 
son sort. 

On rencontrait alors peu de sourds-muets; 
et il semble que le nombre de ces infortunés 
se '.soit accru depuis que leur sort s'est amé- 
lioré. Une philosophie chagrine ne manquerait 
pas d'en trouver la cause , dans la dépravation 
des mœurs toujours croissante, dirait-on, et 
qui, corrompant, à sa source même, le prin- 
cipe de la vie, fait porter aux enfans la peiné 
de l'inconduite de leurs parens. Mais il s'en 



(4) 

faut qu'une cause si déplorable ait réellement 
exercé cette funeste influence ; il est même 
douteux que le nombre des sourds-muets soit 
aujourd'hui beaucoup plus grand que par le 
passé. Mais depuis que les succès obtenus dans 
leur éducation ont prouvé qu'ils ne diffèrent 
des autres hommes que par les préjugés qu'ils 
n'ont point, et dont notre enfance est imbue, 
les parens n'ont plus rougi de leur avoir donné 
le jour, et les sourds-muets ont paru sans honte, 
et même avec quelqu'honneur, dans la société , 
pour partager les jouissances qu'elle offre et les 
charges qu'elle impose. 

Ainsi Fart d'instruire les sourds-muets , qui 
achève l'œuvre imparfaite du Créateur, réhabi- 
lite dans toute la dignité de l'homme ces infor- 
tunés que l'opinion plaçait en quelque sorte 
au-dessous de la brute , et rend à la religion et 
à la société tant d'êtres qui semblaient pour 
toujours condamnés à ignorer les cousolations 
de l'une et les douceurs de l'autre; cet art si 
touchant dans son but, si brillant dans ses ré- 
sultats, ne fait pas seulement le bonheur de 
ceux qu'elle éclaire du flambeau de l'instruc- 
tion ; ses effets bienfaisans se sont étendus sur 
tous les sourds-muets, en arrachant à la pros- 
cription la plus injuste , cette classe intéressante 



(5) 
par son infirmité , et le plu* ordinairement aussi 
par la réunion de toutes les qualités du cœur, 
comme si la nature eût voulu réparer ou com- 
penser par-là un oubli trop cruel. 

C'est sur le prix du bienfait que se mesure 
la reconnaissance. Or, Messieurs, quel bien 
comparable pour l'homme à ce rayon divin 
qui le caractérise entre tous les êtres de la 
création ! Vainement le sourd-muet eût reçu la 
plus sublime intelligence; cette flamme céleste 
s'éteignait faute d'alimens , et l'abrutissement 
où le replongeaient le malheur et le désespoir, 
semblait justifier l'état d'abjection où il gémis- 
sait. Vous ne manquerez donc pas de croire , 
Messieurs i que, du moment qu'aura paru cette 
invention si belle, si honorable, si utile à l'hu- 
manité, on l'aura accueillie avec transport, on 
se sera empressé d'en rassembler les principes, 
de former des établissemens pour en perpétuer 
le .bienfait. Détrompez-vous : reçu avec une 
stérile admiration , et plus souvent encore avec 
<:e doute obstiné qui repousse l'évidence, l'art 
d'instruire les sourds-muets , successivement 
découvert , en Espagne , par P. Ponce ; en An- 
gleterre, par Grégory etWallis; en Allemagne, 
par Vanhelmont; en Hollande, par Amman, 
retomba toujours dans l'oubli, et serait peut- 



(6) 
être encore aujourd'hui à inventer," s'il ne se 
fût rencontré un homme dont le génie aussi 
profond que hardi, puisait encore une nou- 
velle vigueur dans une charité toujours ac- 
tive, toujours infatigable; qui, s'élevant au- 
dessus des idées reçues , parvint à se frayer, 
loin des communs sentiers , une route toute 
nouvelle, qu'il parcourut avec gloire. Quand 
son cœur lui montrait le bien à faire, on ne le 
vit jamais reculer devant les obstacles; il dé- 
tournait ses regards de la faiblesse des moyens, 
pour les porter tout entiers sur les heureux ré- 
sultats que le succès promettait à ses efforts. Il 
consacra au bien de l'humanité ses talens, sa 
fortune et toute son existence : et ne cherchant 
pas hors de son cœur le prix de tant de vertus, 
ne se laissa effrayer ni par l'injustice des hom- 
mes, ni par l'autorité si puissante des préjugés, 
dont la voix s'élevait de toutes parts pour étouf- 
fer son invention naissante ; ni enfin par. la 
perspective des peines, des privations, des tra- 
vaux qu'allait exiger de lui cette vaste entre- 
prise , où il lui fallait tout découvrir, tout 
créer, sans autre guide que son génie , sans 
autre appui que sa confiance en Dieu, et son 
amour pour l'humanité. Ses succès prouvèrent 
au monde qu'il n'est point de miracles que ne 



(7) 
puisse opérer la charité jointe au génie. Cet 
homme , digne par ses talens de tous nos hom- 
mages, digne presque d'un culte par ses vertus, 
dont la mémoire sera toujours en vénération 
aux amis de l'humanité.... déjà vous lavez re- 
connu; vous avez nommé M. l'abbé de l'Epée. 
Pour retracer sa gloire, il n'est pas besoin d'une 
brillante éloquence; son plus bel éloge sera l'ex- 
posé le plus naïf de sa vie, dont tout le cours 
fut la continuité d'une bonne action. 

Michel de l'Epée naquit à Versailles, le 25 
novembre 1712. Son père, qui était architecte 
du Roi, enjoignait à des talens distingués une 
piété éclairée , s'était attaché à inspirer à ses 
enfans, dès l'âge le plus tendre, la modération 
des désirs, la crainte de Dieu, l'amour du 
prochain. Ces heureux principes, échauffés des 
exemples paternels, germant de bonne heure 
dans le cœur du jeune de l'Epée, y enracinèrent 
si profondément l'habitude de la venu, que la 
pensée du mal lui devint pour ainsi dire étran- 
gère ; et lorsque dans un âge avancé il repor- 
tait ses regards sur sa longue carrière , où, comme 
il le disait quelquefois , il ne se souvenait d'a- 
voir eu qu'un seul combat à soutenir, il crai- 
gnait de n'avoir point assez fait pour le ciel, et 
regardait comme sans mérite une vertu qui lui 



(8) 
paraissait acquise sans efforts. Sa piété fer- 
vente, toutes ses actions, dont l'Evangile était 
le guide constant, annoncèrent, dès sa plus 
tendre jeunesse, sa vocation pour le ministère 
des autels. Ses parens, qui avaient d'abord ré- 
sisté à ses désirs, cédèrent enfin à ses instances 
réitérées. 

Mais ses premiers pas dans cette carrière fu- 
rent marqués par des contrariétés qui purent 
l'armer, de bonne heure, contre les persécutions 
qui, plus tard, devaient mettre sa vertu, à de 
si fréquentes épreuves. Lorsqu'il se présenta 
pour être admis au premier degré du sacerdoce , 
on lui proposa, selon l'usage alors établi dans le 
diocèse de Paris, de signer une formule de foi 
contraire à ses principes. Mais il était incapable 
de trahir sa pensée, et sa main refusa d'approu- 
ver ce que désavouait sa conscience. On con- 
sentit cependant à le revêtir de la dalmatique, 
mais en le condamnant, en quelque sorte, à 
ne jamais prétendre aux ordres sacrés. Malgré 
toute l'humilité qui le caractérisait, il pensa 
que ses humbles services aux pieds des autels, 
dans les derniers rangs du ministère , ne pour- 
raient acquitter sa dette envers la société. C'é- 
tait trop peu pour cette charité ardente qui 
échauffait son cœur, et qui lut en lui le flam- 



(9) 
beau du génie, lî porta donc ses regards vers 
le barreau, auquel il avait été d'abord destiné. 
En peu de temps il eut fait les études pres- 
crites , et il prêta le serment d'usage. 

Mais pouvait-il se plaire aux tableaux de la 
violence, de la ruse, de la cupidité, qui pro- 
voquent journellement la rigueur des lois? Les 
haines , les divisions que les arrêts de Thémis 
compriment, mais ne calment point; les rugis- 
semens de la chicane en fureur devaient trop 
profondément affliger cette âme douce et tran- 
quille , faite pour la paix des autels. C'est là 
qu'aspiraient tous ses désirs; c'est là que se rem- 
portaient tous ses regrets ; enfin ses vœux fu- 
rent comblés. 

Un digne prélat, neveu du grand Bossuet, 
qui édifiait, par son exemple, le diocèse de 
Troye, et qui appelait auprès de lui tout ce 
qu'il pouvait rencontrer d'hommes d'une piété 
austère , jaloux de rendre à l'Eglise un sujet 
aussi précieux que M. de l'Epée, lui fit offrir un 
modeste canonicat dans son diocèse. C'est des 
mains de ce vertueux évêque qu'il reçut le sa- 
cerdoce, où tendaient tous ses vœux. H put se 
livrer alors, avec toute l'ardeur de son zèle, à 
la prédication de l'Evangile. La douce persua- 
sion coulait de ses lèvres ; il savait rendre ai» 



( IO) 

mables, par son exemple, les préceptes dont 
son éloquence, simple et pleine d'onction, pé- 
nétrait les cœurs les plus endurcis. L'amour du 
prochain était le sentiment qui dominait en lui, 
et ses paroles produisirent des fruits abon dans. 
Mais, hélas! ce bonheur ne devait pas être de 
longue durée. M. de Bossuet mourut ; et la 
Providence, dont les voies sont impénétrables, 
voulut soumettre M. de l'Épée à de nouvelles 
épreuves. 

Vers cette époque , M. de Soanen était per- 
sécuté, parce qu'il partageait les principes re- 
ligieux des grands hommes de Port- Royal. 
M. l'abbé de l'Epée, qui entretenait des rela- 
tions intimes avec ce vertueux prélat, fut frappé 
de la même interdiction. 

Nous n'arrêterons pas votre attention, Mes- 
sieurs, sur ces querelles maintenant oubliées. 
Eh! qui s'occupe aujourd'hui des questions sur 
le formulaire? Qui songe à prendre parti entre- 
les jansénistes et les molinistes ? 

Mais vous remarquerez (et je pourrais ici 
trouver l'occasion d'un heureux rapprochement 
avec son digne successeur) que, malgré la sévé- 
rite des principes que professait M. de TEpée, 
jamais on ne vit une dévotion moins ombra- 
geuse. Il parlait rarement, aux personnes d'une 



( «I ) 

opinion différente, des objets de leur croyance; 
et quand il y pétait entraîné, jamais ses discus- 
sions ne dégénéraient en disputes; il avait le 
talent de les maintenir sur le ton de ces en- 
tretiens aimables où règne la confiance. 

Un protestant vint de la Suisse pour appren- 
dre de lui l'art d'instruire les sourds - muets : 
M. de l'Épée l'accueillit avec la plus douce bien- 
veillance. 

Bientôt leurs cœurs, faits pour s'entendre, 
s'unirent des liens de la plus tendre amitié. Le 
protestant abjura la croyance où il était né , 
pour embrasser celle d'un homme aussi ver- 
tueux. 

Cette tolérance dont M. de l'Épée offrait un 
si heureux exemple, on ne l'observa pas tou- 
jours à son égard. Son talent créateur avait 
donné une nouvelle existence aux sourds-muets, 
eh leur révélant les célesles destinées de l'homme 
rachetjLpar le sang divin ; il s'agissait de rece- 
voir leur confession ; lui seul pouvait l'entendre. 
La nécessité lui en dictait la loi ; il crut pouvoir 
en obtenir, sans peine, l'autorisation de ses. su- 
périeurs ecclésiastiques ; mais ses sollications 
réitérées ne recevant pas même de réponse, il 
écrivit à M. l'archevêque de Paris ; et en se plai- 
gnant de ce silence obstiné, il lui déclarait, en 



( M) 

termes respectueux , mais pleins de dignité l 
qu'il croyait devoir enfin l'interpréter en sa fa- 
veur, et le regarder au moins comme une auto- 
risation indirecte. Ce fut aussi la seule qu'il put 
obtenir. 

Dans cette circonstance du moins, il ne lui 
fallut que de la patience; mais combien de fois 
n'eut-il pas besoin de toute la résignation que 
donnent la religion et la vertu ! 

S'étant un jour présenté dans sa paroisse 
pour recevoir, avec les fidèles, les cendres, 
qu'au commencement du carême, la religion 
répand, en signe de pénitence, sur le front du 
chrétien ; le prêtre chargé de celte cérémonie , 
le repoussa publiquement avec outrage; mais 
M. de l'Epée, avec «ette douceur qui ne l'a- 
bandonnait jamais : «Monsieur, lui dit-il, j'étais 
« venu , comme pêcheur, m'humilier à vos 
« pieds : votre refus ajoute à ma mortification ; 
« mon intention est remplie devant Dieu ; je 
« n'insiste pas, pour ne point tourmenter votre 
« conscience. » , 

Mais, pour l'honneur de la religion chré- 
tienne , dont l'esprit est si contraire à toute es- 
pèce d'intolérance, de cette religion toute d'a- 
mour, dont le premier précepte est la charité 
universelle, il faut ajouter que cet homme 



( i5) 
exalté donna plus tard des signes manifestes 
de la démence , dont nous devons croire qu'il 
était déjà atteint à cette époque. 

M. l'abbé de l'Épée n'avait qu'une passion , 
mais ardente comme l'est toute passion exclu- 
sive : c'était de se rendre utile à l'humanité. La 
prédication de la parole divine, dans les tem- 
ples, lui était défendue, de même que la di- 
rection des consciences , au tribunal de la péni- 
tence. L'interdiction dont il était frappé ôtant 
tout aliment à cette ardeur du bien qui le tour- 
mentait, la rendait encore plus vive et plus dé- 
vorante. Il semble que la Providence ménageait 
ses forces, et les concentrait toutes à dessein, 
pourra grande œuvre à laquelle il était appelé , 
et qu'il pouvait seul accomplir. 

Le hasard le conduisit dans une maison où 
il ne trouva que deux jeunes personnes occu- 
pées à un travail d'aiguille qui paraissait cap- 
tiver toute leur attention. Il leur adresse la 
parole : elles ne répondent point, leurs yeux 
restent fixés sur leur ouvrage; il les interroge 
encore : pas plus de réponse. Son étonnement 
était extrême ; ces deux sœurs étaient sourdes- 
muettes, et M. de l'Epée l'ignorait. La mère ar- 
rive : tout s'explique , elle lui apprend avec 
larmes son malheur et ses regrets. Le père Va- 



( i4) 

nin , prêtre de la doctrine chrétienne , avait 
commencé, par le moyen des estampes, l'édu- 
cation de ces deux enfans; mais la mort leur 
ayant enlevé cet homme charitable, elles étaient 
restées sans secours, personne n'ayant voulu 
continuer une tâche aussi pénible, et dont les 
résultats paraissaient si incerttfns. « Croyant 
« donc, ajoute M. de l'Epée , que ces deux en- 
« fans vivraient et mourraient dans l'ignorance 
« de leur religion , si je n'essayais quelques 
« moyens de la leur apprendre, je fus touché de 
« compassion pour elles, et je dis qu'on pouvait 
« me les amener, que j'y ferais tout mon pos- 
« sible. » Telles sont ses expressions. 

Ainsi, Messieurs, son zèle ne lui laissa pas 
même le temps de mesurer la carrière inconnue 
où il allait s'engager. La théologie et la morale 
avaient occupé jusqu'alors tous ses momens ; il 
n'avait pas même eu connaissance des faibles 
essais tentés avant lui en faveur des sourds- 
muets. Mais d'ailleurs , quels secours y aurait-il 
trouvés? Les efforts presqu'infruclueux de ses 
prédécesseurs n'étaient -ils pas, au contraire, 
bien propres à porter le découragement dans son 
âme? Les estampes du père Vanin (ressource 
faible et incertaine) ne pouvaient être de son 
goût; les succès apparens, obtenus en faisant 



( i5) 
parler les sourds-muets, n'avaient pas assez de 
solidité pour séduire un espritaussi juste; mais 
il n'avait pas oublié, comme il nous l'apprend 
lui-même , que , dans une conversation qu'il 
avait eue, à l'âge de seize ans , avec son répé- 
titeur, excellent métaphysicien, celui-ci lui 
avait prouvé ce principe incontestable, qu'il 
n'y a pas plus de liaison naturelle entre des 
idées métaphysiques et les sons articulés qui 
frappent nos oreilles , qu'entre ces mêmes idées 
et les caractères tracés par écrit qui frappent 
nos yeux. De là se déduisait cette conclusion 
immédiate , qu'il serait possible d'instruire des 
sourds - muets par des caractères tracés par 
écrit , et toujours accompagnés de signes sen- 
sibles, comme on instruit les autres hommes 
par les paroles et par des gestes qui en indiquent 
la signification. « Je ne pensais pas en ce mo- 
« ment, ajoute M. l'abbé de l'Epée, que la Pro- 
« vidence mettait dès -lors le fondement de 
« l'œuvre à laquelle j'étais destiné. » 

Voilà, Messieurs, comme un grain jeté par 
hasard dans une terre fertile, produisit la mois- 
son la plus abondante pour le bien de l'humanité. 

C'est par la parole ou par l'écriture, qui est 
la peinture de la parole, que les hommes se 
transmettent ordinairement leurs pensées. Parce 



( i6> 
que ce moyen de communication est général, oil 
était porté à le regarder comme le seul possible. 

On croyait même ( et celte opinion -vient 
tout à l'heure d'être reproduite par un de nos 
littérateurs les plus distingués ) que la parole 
était indispensable à l'exercice de la pensée ; et 
le seul but qu'on se proposait dans l'éducation 
des sourds-muets, avant M. de l'Epée, était de 
leur rendre l'usage de cette faculté, à laquelle 
on supposait qu'était attaché, pour ainsi dire, 
le secret de l'intelligence humaine. . ■ 

Loin de nous la pensée de rabaisser le mérita 
des hommes généreux qui conçurent , les pre-* 
miers, l'idée de faire parler les sourds-muets. Il 
a' fallu un grand esprit d'analyse pour décom- 
poser tous les sons d'une langue, et en expli* 
quer le mécanisme. 

M. l'abbé de l'Epée n'a pas dédaigné de cul- 
tiver et de perfectionner cet art , aujourd'hui 
bien facile , et qui n'est pas sans utilité pour 
les sourds-muets ; mais dont il importe d'ap- 
précier les résultats à leur juste valeur, parce 
que le charlatanisme s'en est déjà servi pout 
séduire des esprits inattentifs. 

Faire parler les muets, dit-on souvent en- 
core, n'est-ce pas une sorte de prodige? Ce 
prétendu prodige n'a rien cependant qui soit 



(17) 
si digne-d'admiration. Les. organes delà parole 
ne sont pas autrement conformés dans le sourd- 
muet que dans les autres hommes : il ne parle 
point parce qu'il n'a pas entendu , et que sa 
langue ne peut imiter des sons qui ne sont 
point parvenus jusqu'à son oreille» Mais vous 
pouvez lui faire voir la position et le mouve- 
ment qu'il faut donner à la langue, aux lèvres 
et à la gorge : ces organes une fois convenable- 
ment disposés, la voix qui les traverse en sor- 
tant du poumon, produit toujours le son dé- 
siré; que celui qui le profère s'entende, ou ne 
s'entende pas, c'est un instrument de musique 
qui répond fidèlement aux doigts de l'artiste. 
Le maître est si puissamment secondé par un 
organe naturellement imitateur, que j'ai vu des 
sourds- muets qui, sans leçon préliminaire, 
n'avaient besoin que de regarder attentivement 
le mouvement des lèvres, pour articuler un 
grand nombre de syllabes; et j'ai sous mes 
yeux plusieurs de ces enfans , qui répètent 
passablement tous les mots qu'ils voient pro- 
noncer; et ce sont leurs mères qui le leur ont 
appris, sans autre art, sans autre secours que 
la patience que donne l'amour maternel. 

Mais quelques soins que l'on ait pris jus- 
qu'ici pour former les sourds-muets à la parole , 



( i8) 
leurs discours sont toujours fatigans et mono- 
tones (i). 

D'un autre côté , leur habileté à lire les mots 
dans le mouvement des lèvres , ne va jamais 
jusqu'à leur faire comprendre un discours suivi. 
Aussi les voyons-nous toujours (et d'autant 
plus qu'ils sont plus instruits) préférer de s'en- 
tretenir par gestes ou même par écrit. Ce se- 
rait donc bien peu de chose que l'éducation des 
sourds-muets, s'il ne s'agissait que de leur • 
rendre la faculté purement mécanique de la 
parole. Mais de quelle utilité leur serait-ce, 
dans le commerce de la vie, de prononcer les 
mots et les phrases confiées à leur mémoire, 
s'ils n'en avaient une parfaite intelligence? et 
comment leur en faire connaître la valeur 
exacte? Les noms des objets sensibles n'offrent 
point de difficultés, puisqu'en donnant le mot, 
on peut indiquer l'objet qu'il représente; mais 
ce qu'on ne peut montrer du doigt, ce qui ne 
tombe pas sous les sens , comment le leur en- 
seigner? comment franchir l'espace qui sé- 
pare les idées physiques des notions purement 
intellectuelles? Sera-ce avec des définitions? 

(i) Ils poussent aussi généralement des accens désa- 
gréables et pénibles ; mais ce défaut provient, le plus 
souveut, de la mauvaise méthode du maître- 



(19) 
Mais* pour comprendre une définition , il faut 
déjà un esprit exercé et la connaissance de la 
langue; Toute définition est composée de mots 
qui, à leur tour, ont besoin detre définis. Pour 
saisir la pensée que ces mots réunis renfer- 
ment , il faut non seulement connaître leur 
valeur absolue, mais encore leur valeur rela- 
tive, et l'influence qu'ils exercent, les uns sur 
les autres, dans la composition de la phrase. 

Ainsi on s'égare dans un labyrinthe de diffi- 
cultés toujours renaissantes. 

Si, à force de soins, de temps et de patience, 
quelques maîtres habiles se consacrant exclusi- 
vement à l'éducation d'un ou de deux sourds- 
muets, ont obtenu des- résultats assez satisfai- 
sans, mais toujours plus brillahs que solides, 
ils en ont été exclusivement redevables à l'em- 
ploi, même irrégulier, qu'ils ont fait du langage 
des signes, seul moyen- de communication qui 
existe, dans le principe, entre le maître et le 
sourd-muet. 

Eu effet, le mot n'a en soi aucun rapport 
avec l'idée; il ne peut donc la faire naître; mais 
il sert à la rappeler, quand une convention pré- 
liminaire Ta lié à cette idée antérieurement 
bien saisie. Par quel moyen s'est opérée en 
nous cette liaison des mots et des idées? Cest 
par les signes* naturels :_ c'est-à-dire par tous 



( ao) 
ces mouvemens de la physionomie et des gestes, 
résultats de notre organisation, et par lesquels 
se peint au dehors tout ce qui se passe au de- 
dans de nous. 

Quand une mère tient son fils dans ses bras, 
et qu'elle lui fait prononcer les premiers mots 
que l'enfant peut articuler, et qui, par cela 
même, sont devenus les noms des premiers 
objets de ses affections; par exemple, le mot 
papa ne réveille d'abord aucune idée dans son 
esprit; mais si, en le prononçant, la mère 
étend le bras pour lui montrer son père , l'en- 
fant le reconnaît et sourit : le geste a interprété 
le mot, qui dès-lors s'unissant à l'idée, en de- 
vient le signe de rappel. Quand ensuite la mère 
dit à son fils : Maman t'aime; son regard plein 
de tendresse , ses doux baisers ont porté le sens 
de ses paroles au fond du cœur de l'enfant, 
dont les petits bras caressans répondent à sa 
mère qu'elle est comprise, et que son fils lui 
rend amour pour amour. 

Ce procédé si simple, si facile, est pourtant 
si certain, qu'il est sans exemple qu'un homme, 
à moins d'une imbécillité absolue , n'ait pas ap- 
pris la langue de son pays. Telle est aussi, à 
peu près, la marche que doit suivre l'instituteur 
des sourds-muets. Mais tout est à faire avec ses 
élèves, tandis que tout ce qui entoure l'enfant 



(ai ) 

<[ui parle, concourt si heureusement à son ins- 
truction, qu'à l'âge de huit ans, comme on l'a 
remarqué, il a déjà ordinairement plus d'idées, 
qu'il n'en pourra acquérir encore dans tout.le 
cours de sa vie. 

Si le désir de connaître est un besoin pour 
l'homme, c'est surtout dans le premier âge. 
Lorsque l'enfant nous parait tout occupé de ses 
j«jjx, il ne perd rien de tout ce qui se passe 
autour de lui; son oreille, toujours attentive, 
ne laisse échapper aucune parole; son coup- 
d'œjl rapide suit tous nos mouvemens et pé- 
nètre notre pensée. Comme il triomphe ensuite 
de notre élonnement, quand il nous redit lobr 
jet de nos discours et nos propres expressions! 
Ainsi , à mesure que les circonstances font 
naître une idée, le mot, prononcé, en même 
temps , s'attache à cette idée , et la rappelle en- 
suite chaque fois qu'on l'entend, comme, à son 
tour, l'idée rappelle le mot. 

Mais ces circonstances, qui contribuent si 
puissamment au développement de notre es- 
prit et à la formation de notre langage, sont 
perdues pour le sourd-muet. Toutes les scènes 
de la vie sont, à ses yeux, enveloppées d'un 
voile mystérieux. L'enfant qui parle, marche 
dans un chemin facile et agréable dont toutes 



( 22 ) 

les -sinuosités sont bordées de fleurs; l'autre, 
an contraire, ne peut être conduit que par une 
route escarpée ; mais cette route est , en même 
temps, plus directe et plus sûre. Et ceci, Mes- 
sieurs, vous paraîtra peut-être digne de quel- 
qu'attention. 

Comme dans notre enfance nous sommes ré- 
duits à juger de la signification des mots par 
les circonstances où nous les entendons pronon- 
cerai) , si nous rencontrons juste, c'est par ha- 
sard; le plus souvent, nous n'entendons qu'à 
peu près, et nous nous contentons de cet à 
peu près, toute notre vie. C'est ensuite sur ces 
notions si incertaines que s'appuie et s'élève 
tout l'orgueil de nos connaissances. Nos maîtres 
ne s'embarrassent point de redresser les erreurs 
de notre enfance ; et nous- mêmes, dans un âge 
plus mûr, nous ne nous avisons guère de re- 
venir à ces premières idées, pour en apprécier 
la justesse et la solidité, et régler avec notre 
esprit, au moins une fois dans la vie. Aussi 
faut-il s'étonner si la vie intellectuelle de tant 
d'hommes ressemble à cet état d'assoupisse- 
ment qui précède le sommeil, et où la pensée, 
près de s'évanouir, semble flotter vaguement, 

(i) Condillac. 



(25) 

au sein d'un mobile nuage. De là sans doute 
une des principales causes de ces querelles in- 
terminables qui divisent le monde , et font dou- 
ter si l'homme a un moyen certain de décou- 
vrir la vérité. 

Quelle supériorité ne remarquerons -nous 
pas dans les procédés de l'abbé de l'Épée, qui, 
par une analyse scrupuleuse , ramène toutes les 
notions les plus composées comme les plus 
abstraites, à ces idées premières, simples, pré- 
cises, que son élève a apprises sans maître, qu'il 
exprime sans le secours de l'art, par des gestes 
que personne ne lui a enseignés, et qui sont 
toujours clairs, parce qu'ils sont l'expression 
naturelle et immédiate de la pensée. 

«Tout sourd-muet qu'on nous adresse, dit— 
« il, a déjà un langage qui lui est propre., et ce 
« langage est d'autant plus expressif, que c'est 
« celui de la nature même, et qui est commun 
« à tous les hommes.,Ce sont les différentes im- 
« pressions qu'il éprouve au - dedans de lui- 
« même qui le lui ont fourni. 11 a contracté 
u l'habitude de s'en servir, pour se faire enten- 
« dre des personnes chez qui il demeure, et il 
« entend lui-même tous ceux qui en font usage. 
« Or ce langage est le langage des signes. » Ces 
signes, donnés par l'élève, sont fidèlement re- 



(?4) 

cueillis par lé maître, qui, à son tour, en fait 
un heureux usage, quand de ce point de départ 
commun à tous deux , il va marcher en avant , et 
développer de nouvelles idées. Celles-ci provo- 
quent de nouveaux signes auxquels , comme 
aux premiers, il ne faut que substituer les mots 
correspondans dans la langue du pays. 

Telle est la base de la vraie méthode d'ins- 
truire les sourds-muets. Cette idée est si claire, 
si simple, si naturelle, quelle semble devoir 
commander la conviction ; et cependant, à peine 
fut-elle mise au jour, que, du fond des ténèbres 
du préjugé, s'élevèrent mille voix pour la con- 
damner. 

L'auteur, qui n'aurait dû trouver que des 
admirateurs, rencontra des détracleurs de toute 
espèce. Les plus indulgens le prenaient en pitié , 
et ne voyaient en lui qu'un aveugle qui se fait 
illusion à lui-même. 

Mais lui, pour toute réponse, appelait le 
public à ses leçons, où il développait ses prin- 
cipes avec une modestie et une candeur égales 
à son génie» Bien différent en cela de son rival, 
M. Perreire", qui avait porté d'Espagne en 
France l'alphabet - manuel, décoré du grand 
nom de dactylogie , et l'art de faire parler les 
sourds-muets, art dont il a constamment chei> 



(*5) 
cbé à faire un secret. C'est, au contraire , en 
initiant tout le monde/ avec le plus sincère 
abandon, aux mystères de sa méthode; c'est 
en exposant à tous les yeux les heureux fruits 
de ses procédés, que M. de l'Epée opérait la 
conviction. 

<< Je vous plaignais, lui dit un jour un res- 
« pectable curé de Paris qui venait d'assister à 
« une de ses leçons; je vous plaignais avant de 
« vous avoir vu. Je ne vous plains plus main- 
« tenant; vous rendez à la société et à la re!i- 
« gion des êtres qui étaient étrangers à l'une et 
« à l'autre. » 

Cependant les préventions s'évanouissaient, 
peu à peu, comme ces vapeurs légères qui, le 
matin, obscurcissent l'horizon, et que dissipent 
les premiers feux du soleil. «Enfin, écrivait-il 
à un de ses amis, on commence à croire à sesi 
propres yeux; c'est toujours beaucoup; nous 
ne devions pas espérer davantage, m 

Néanmoins il resta toujours des hommes 
d'un esprit obstiné , qui , pour ne pas rendre 
hommage à ce beau génie qu'ils avaient d'à» 
bord condamné sans examen, fermèrent cons-» 
tamment leurs yeux à la lumière de l'évidence, 
et repoussaient, avec uh dédain mêlé de dépit, 
Je récit dés prodiges qu'opérait M. de l'Epée, 



(26) 

et dont la renommée fatiguait leurs oreilles. 

Nous ferons remarquer ici , dans quelles 
étranges contradictions peut quelquefois se lais- 
ser entraîner un homme d'esprit et d'un cœur 
droit qui, luttant contre la force de la vérité, 
tantôt cède à son empire, et tantôt suit la voix 
trompeuse de la prévention. 

Déjà les plus éclatans succès, les témoignages 
d'estime et d'admiration des personnes les plus 
distinguées par leur esprit ou par leur naissance, 
avaient vengé M. de l'Epée de toutes les atta- 
ques dirigées contre lui , lorsque M/Deschamps, 
qu s'occupait aussi de l'instruction des sourds- 
muets , mais d'après la méthode de M. Perreire , 
publia son Cours d'éducation. Il avait assisté 
aux leçons de M. l'«abbé de l'Epée ; il pouvait 
apprécier la solidité de ses principes , et voici 
comment il s'explique à ce sujet (vous verrez 
avec plaisir que, tout en le combattant, il sait 
rendre justice aux talens de son rival) : « Pour 
« peu qu'ony fasse attention, dit M. Deschamps, 
« on verra avec étonnement combien il lui a 
« fallu de temps, de peineset de travaux, pourse 
« faire un système aussi beau , aussi méthodique 
«que le sien; de quelle constante application 
« il a fait usage pour trouver des signes comme 
« racines , comme dérivés, comme modifiés. 



(*7) 

« Les idées abstraites comme celles que nous 
a avons formées parle secours des sens, tout est 
« du ressort de la langue des signes. Pour créer 
« une langue qui parait à un éi haut degré de 
« perfection , il a fallu la réflexion la plus pro- 
« fonde, le jugement le plus sain, l'imagina- 
« tion la plus vive unie à la connaissance la 
«• plus parfaite de la grammaire. Il était réservé 
« à un génie aussi vaste que le sien d'inventer 
« une langue de signes qui peut suppléer à l'u- 
« sage de la parole, être prompte dans son exé- 
u cution, claire dans ses principes, sans trop 
« de difficultés dans ses opérations. Voilà ce 
« que M. de l'Epée a exécuté avec l'applaudis- 
« sèment général et le plus mérité. » 

Cet éloge d'un rivale est d'autant plus glo- 
rieux pour M. l'abbé de l'Epée , que M. Des- 
champs attaque ensuite tous ses procédés, qu'il 
trouve trop difficiles, doutant qu'il puisse ja- 
mais se rencontrer un homme assez ami de 
l'humanité pour dévorer les dégoûts de l'étude 
de la langue des gestes, qu'il vient cependant 
de peindre de si brillantes couleurs. 

Ainsi, ce ne serait pas au maître à descendre 
jusqu'au sourd-muet pour luî*tendre une main 
secourable; il faudrait que ce faible enfant fît 
seul tout le chemin, sans appui et sans guide. 



( 2 8) 

M. Deschamps vit la difficulté, il en fut ef- 
frayé; il s'arr ê tarde vant elle, au lieu de chercher 
à la surmonter pour l'aplanir à ses élèves. 

Mais il s'en faut de beaucoup , Messieurs , 
que l'étude des signes soit aussi pénible, et 
surtout aussi rebutante qu'on pourrait d'abord 
se l'imaginer. 

Nous avons vu*que, sans art et sans leçons , 
tousjes sourds-muets en font usage (i). C'est, 
on peut le dire , le langage propre de l'homme ; 
et s'il nous paraît être plus particulièrement le 
privilège des sourds-muets, c'est que le besoin 
le développe en eux, quand l'habitude de nos 

(i) On croirait difficilement combien il Y a peu de 
gens qui se fassent une juste ide'e du langage des sourds- 
muets. Les uns s'imaginent que ce langage ne consiste 
qu'à figurer successivement avec les doigts,, à l'aide de 
l'alphabet-manuel , les lettres qui composent les mots 
et les phrases. D'autres supposent que le sourd-muet 
reçoit tous les signes de son maître, et presque tout te 
monde est persuade' que ce langage ne peut guère expri- 
mer que des notions physiques. Les sourds-muets ne font 
ordinairement usage de Palphahel-manuel , que pour 
quelques noms propres qui ne peuvent avoir de signes 
caractéristiques. Majs leur ve'ritable langue , c'est la re- 
présentation immédiate de la peuse'e , au moyen des si- 
gnes naturels. Ces signes se tirent de la forme extérieure 
des objets qu'on veut représenter, de leur manière d'être, 



(2 9 ) 
langues nous le fait négliger. Mais nous en 
portons tous le principe en nous-mêmes; et il 
ne faut qu'un peu d'exercice pour le dévelop- 
per, et nous en rendre l'usage aussi familier 
que celui de la parole. La pensée tend toujours 
à s'épancher, comme la lumière et la chaleur; 
il ne faut, pour ainsi dire, que se laisser aller à 
l'impulsion de la nature, pour exprimer au 
dehors tout ce qui se passe au dedans de nous. 
Il y a une foule de signes expressifs que nous 
faisons sans y penser. Quel voyageur a jamais 
péri dans une terre étrangère, faute de savoir 
demander des alimens pour apaiser sa faim, 
un lit pour reposer sa tête? Ce langage est aussi 
beau qu'il est facile; le geste rend toutes les 
passions avec une énergie supérieure à celle 
de l'éloquenç&même; aucune langue n'est aussi 
propre à porter dans l'âme de fortes et de pro- 
fondes émotions. Ce langage est l'âme des 
beaux-arts; c'est par lui que l'artiste fait res- 
pirer et la toile et le marbre; c'est du langage 

de d'usage qu'on en fait. Toutes" les actions peuvent 
se peindre par l'imitation. Le geste exprime l'action que 
produit sur nous tout ce qui nous entoure ; la physio- 
nomie , l'impression que nous en recevons. L'un et l'au- 
tre, s'e'clairant mutuellement , rendent sensibles aux 
yeux jusqu'aux nuances les plus délicates de la pensée. 



Ç 3o ) 
d'action que l'orateur emprunte' ses plus sûrs 
moyens d'entraîner et de persuader. Enfin-, si 
l'on peut espérer rétablissement d'une langue 
universelle si désirée des philosophes , et qui 
servirait de moyen de communication entre 
les peuples, le langage des gestes, comme le 
pensait M. de l'Épée, pourra seul remplir ce 
but; surtout si l'expérience prouve qu'il peut 
être-peint et fixé sur le papier aussi fidèlement 
et avec autant de facilité que la parole (1). C'est 

(i) « Une langue universelle est-elle possible? plu- 
sieurs savans l'ont cru ; Descartes l'a cru. Descartes 
pense-t-il que cette langue puisse devenir familière à 
tous les habitans d'une ville, à tout un peuple, à tous 
les peuples? Oui, re'pond-il , mais- dans le pays des ro- 
mans. 

> Nous n'irons pas dans le pays de& romans , nous 
n'irons pas bien loin dans le pays des re'alite's , pour 
trouver la langue universelle. Nous n'aurons pas même 
besoin de la chercher, car elle est partout. Elle est de 
tous les temps et de tous les lieux. Elle fut connue de 
nos premiers pères; elle sera connue de nos derniers 
neveux. Savans, ignorans, tout le monde la comprend", 
tout le monde la parle. Que l'un de nous soit transporte' 
aux extre'mite's du globe , au milieu d'une Horde de sau- 
vages ,. croyez-vous qu'il ne saura pas exprimer les be- 
soins les plus pressans de la vie? croyez-vous qu'il 
puisse se méprendre sur les signes d'un refus Barbare 
ou d'une intention ge'néreuse' et compatissante ? Il ne 



(3i) 

déjà la langue universelle pour les sourds- 
muets; de quelque pays éloigné qu'ils soient, 

s'agit donc pas d'inventer une langue universelle , de la 
faire ; elle existe : c'est la nature qui l'a faite. 

« Cette langue , vous le voyez , c'est la langue des 
gestes , la latigue d'action ; et si vous dites qu'une pa- 
reille langue est Lien pauvre, qu'elle ne peut suffire à 
tous les besoins de la pense*e , je réponds qu'il ne tient 
qu'à nous de l'enrichir. Elle est pauvre, parce qu'on 
la dédaigne et qu'on la de'laisse ; nous l'avons jugée 
inutile , et elle l'est devenue. Cependant elle pour- 
rait, aussi bien qu'aucune laugue parlée, recevoir et 
rendre tous Tes sentimens qui sont dans le cœur d& 
l'homme , toutes les ide'es qui sont dans son esprit. 
Ce qu'on raconte des pantomimes qui jouaient sur les 
théâtres de Rome ; l'assurance avec laquelle Roscins 
s'engageait à traduire par des gestes les e'loquentes pé- 
riodes de Cice'ron , et à les traduire avetf la plus grande 
fidélité' , alors même qu'il plairait à l'orateur d'en chau- 
ger le caractère , en variant le tour, ou en transposant 
les mots; enfin ce que font , sous nos j^eux , une foule de 
sourçUrmuets, tout nous dit ce qu'il est permis d'at- 
tendre d'une telle langue. Que les grammairiens, les 
philosophes , les académies se réunissent pour en favo- 
riser les développement, les promesses de Descartes et 
de Leibnitz seront bientôt réalisées. 

« Mais il faut rendre cette langue à elle-même, et la 
ramener à sa première simplicité, à son unité primi- 
tive. On n'aura pas d'universalité avec des alphabets- 
manuels. Le sourd^muet de Paris parle français avec 



(32 ) 

ils se comprennent tous entr eux-: c'est un fait 
qui n'a plus besoin de preuves. Elle n'existe 

ses doigts; celui de Vienne parle allemand; celui deSaint- 
Pe'tersbourg parle russe. Il s'agit donc d'ame'liorer et de 
perfectionner, non pas la partie du langage d'action qui 
représente imme'diatement la figure des lettres , et qui ne 
peut être qu'une langue locale, mais celle qui représente 
imme'diatement ses idées, afin de lui faire exprimer 
tout à elle seule. Supposons là chose faite. Supposons , 
i* qu'on ait un de'nombrement suffisamment exact des 
ïde'es élémentaires ; 2° qu'on ait trouve' des signes 
d'action pour chacune de ces ide'es ; 3° et enfin que , 
pour combiner ces signes et ces ide'es , on ait rédigé 
une grammaire bien sage , bien naturelle. 

* Maintenant, établissons, dans toutes les e'coles de 
l'Europe, des maîtres çharge's d'enseigner cette langue. 
Ne vous semb!e-t-il pas que, dans l'espace d'une anne'e, 
tout le monde pourra la parler? Les cnfans n'y seront 
pas les moins habiles , car ils sont curieux; et des leçons 
en gestes et en mouvemens ne leur paraîtront pas en- 
nuyeuses. 

« On pourra donc voyager au Nord , au Midi , et 
n'être étranger nulle pari. Le Parisien se fera entendre 
à Lisbonne ou à Archangel aussi bien que dans le fau- 
bourg Saint-Germain. Si c'est un homme du peuple, 
il ne dira dans cette langue, ainsi que dans la sienne, 
que des choses qui se rapportent aux usages com- 
muns de sa vie ; si c'est un artiste , un savant, un phi- 
losophe , un politique , comme ils auront fait sans doute 
une étude soignée de la partie de la langue qui les inte'- 



( 33 ) 
point pour ces enfans de la nature , la distance 
que la diversité des langues a mise entre les 



resse , ils communiqueront avec une grande facilité 
leurs the'ories , leurs systèmes , leurs découvertes , et ils 
recevront en e'change d'autres the'ories, d'autres décou- 
vertes. Il est vrai que nous raisonnons sur des suppo- 
sitions, et l'on doutera qu'on puisse les re'aliser. Est-il 
bien facile, nous dira-t-on, de faire le recensement de 
toutes les ide'e simples , de les caracte'riser par des signes 
bien choisis , de les ordonner d'après les divers besoins 
de l'esprit , de les combiner suivant les lois d'une bonne 
logique? Et quand on aurait surmonte' toutes ces diffi- 
culte's , il en resterait une encore, et la plus grande de 
toutes. Il faudra e'crire cette langue, sans quoi l'on ne 
pourra pas se communiquer d'un lieu à un autre, et nos 
savans seront oblige's , ou de revenir aux langues par- 
lées , ou de passer leur vie eu voyage , comme les an- 
ciens philosophes de l'antiquité. Or, comment écrire le 
langage d'action? Quels caractères peindront la finesse 
ou la stupidité? l'orgueil du regard ou sa modestie ? le 
doux sourire ou les convulsions des lèvres? etc. Ne 
faut-il pas renvoyer aussi l'exécution de ce projet dans 
le pays des romans? » 

« Je conviens que ces difficultés sont effrayantes ; mais 
que diriez-vous si l'on vous répondait comme il fut ré- 
pondu à celui qui niait la possibilité du mouvemeut ? 
on marcha devant lui. Je ne serai pas surpris qu'un dis- 
ciple de l'abbé, de l'Épée ou de son digne successeur se 
présentât à vous son livre à la main : Ouvrez et voyez , 

3 



(34) 
autres hommes. Comment donc a-l-on jamais 
pu songer à faire abandonner aux sourds-muets 
ce langage dont ils sentent si bien toutes les 
beautés, pour les contraindre à suivre pénible- 
ment , sur les mouvemens fugitifs des lèvres, 
des sons qui ne leur représentent rien ? L'ennui 
et le dégoût seraient les moindres inconvéniens 
d'une si cruelle tyrannie. 

Avant M. l'abbé de l'Épée , Wallis, savant 
professeur de mathématiques au collège d'Ox- 
ford, qui avait obtenu les succès les plus écla- 
tans en faisant parler les sourds-muets , avait 
aussi reconnu combien est insuffisant, dans leur 

vous dira-t-il , voilà l'écriture que vous avez jugée im- 
possible. 

« Je crois en effet, messieurs, qu'on s'occupe de ce 
travail à l'Institution des sourds-muets de Paris. J'ai 
grande confiance en ceux qui l'exécutent et en ceux 
qui le dirigent. » (Laromiguière, Leçons de philoso- 
phie, t. n, p. 5i5 et suiv., 1818.) 

Voyez Essai sur les sourds-muets et sur le langage 
naturel, 1817. Ce petit ouvrage est l'introduction d'un 
autre ouvrage que j'ai été obligé de" suspendre quelque 
temps , à cau9e des occupations multipliées qui absor- 
bent tous mes momens à l'Institution des sourds-muets , 
où , chargé , sous M. l'abbé Sicard, de la direction des 
études, j'ai déplus à instruire, à moi seul, près des trois- 
quarts des élèves (garçons) de l'Institution. 



éducation, ce moyen pénible pour le maître, 
rebutant pour l'élève , incertain dans ses résul- 
tats; et il proposa, comme plus sûr (mais seu- 
lement eu l'indiquant en quelques lignes), le 
moyen des signes naturels que M. de l'Epée 
découvrit plus tard , et dont il développa si bien 
la richesse et la fécondité. 

Les sentiers de l'erreur se divisent en embran- 
cbemens infinis; mais la route de la vérité est 
une : les esprits justes doivent nécessairement 
s'y rencontrer. Il ne faut donc point s'étonner 
si l'on retrouve quelques idées analogues dans 
Wallis et dans M. de l'Epée. La marche qu'ils 
ont suivie est en même temps la plus simple et 
la plus naturelle; car c'est par notre langue 
que nous apprenons les autres langues; or, les 
gestes constituent le langage usuel et naturel 
des sourds-muets. 

Toute lumineuse qu'était l'idée de Wallis , 
elle est restée dans l'oubli; et dans sa patrie on 
fait encore généralement usage de la méthode 
qu'il avait d'avance condamnée. C'est donc au 
génie véritablement inventeur de M. l'abbé de 
l'Epée, qu'était réservée la gloire de créer cet 
art si beau et si utile. Il découvrit dans le lan- 
gage informe de ses élèves, encore brut comme 
leur esprit , borné comme le cercle étroit de 



( 36) 
leurs idées, le germe d'une langue qui pourrait 
se plier à toutes les combinaisons comme à 
toutes les modifications de la pensée ; et sur 
cette basse , en apparence si incertaine , si 
rétrécie, il éleva l'édifice le plus beau, le plus 
solide , le plus régulier dans toutes ses parties. 
Le langage des gesles, très-riche dans ses 
expressions , est d'une simplicité extrême dans 
ses formes. Il représente fidèlement la pensée ; 
mais il rejette tout ce qui n'est pas nécessaire 
à son expression. Les nombreuses formes gram- 
maticales dont un long usage a enrichi nos 
langues, sont étrangères, et quelquefois tout 
à fait contraires au langage des sourds-muets. 
Cependant il fallait les leur faire connaître, ces 
formes grammaticales, pour les mettre en état 
d'en faire usage comme nous. Mais comment 
trouver des signes assez simples pour ne pas em- 
barrasser la marche du discours, assez expres- 
sifs pour rendre sensibles aux yeux , ces nuances 
légères dont l'esprit le plus délié peut à peine 
quelquefois se rendre raison? Comment expri- 
mer ces modifications purement grammaticales, 
qui, de l'expression de la même idée, font, tour 
à tour, un verbe, un substantif, un adjectif, un 
adverbe , sans rien changer au fond de l'idée qui, 
malgré toutes ces métamorphoses, reste la même, 



(5 7 ) 
comme la racine du mot reste invariable? Et 
nos prépositions, qui expriment des rapports si 
subtils et si variés, mais qui, n'exprimant que 
des rapports, n'ont de modèle ni dans l'esprit ni 
dans la nature; les conjonctions, si brèves par 
l'expression, si pleines par le sens, qui, tou- 
jours, sous une syllabe, ou deux, cachent une 
proposition entigre? Comment enseigner l'em- 
ploi si délicat de l'article, les différences si 
importantes des temps de la conjugaison ? Ce 
que les efforts réunis de plusieurs générations 
ont fait pour les autres langues , dont la per- 
fection est toujours>"le fruit du temps et d'une 
longue étude, ce grand homme eut le courage 
d'entreprendre de le faire pour la langue de ses 
élèves. 

On croira sans peine qu'il n'a point porté la 
perfection dans toutes les parties d'un travail 
aussi vaste; ce serait étrangement méconnaître 
la solidité de sa gloire, que de craindre dy por- 
ter atteinte en montrant ce qu'il a laissé à faire. 
Du séjour des bienheureux, où il jouit de la 
récompense due à ses vertus, il repousserait 
l'éloge où l'on aurait sacrifié la vérité a de fri- 
voles ménagemens, inutiles, injurieux même 
à sa gloire, et préjudiciables au sort de cette 
classe intéressante à laquelle sa vie fut consa- 



( 38 ) 
crée toute entière. Ce n'est point par une ser- 
vile admiration que nous voulons honorer sa 
mémoire, mais bien par nos efforts à marcher 
sur ses traces, en nous éclairant des lumières 
de son génie, en nous échauffant au flambeau 
de sa charité, en nous rendant enfin aussi utiles 
que nous le pourrons aux sourds-muets: voilà, 
nous le croyons, le culte le plus beau, le plus 
agréable du moins que nous puissions lui offrir. 

S'il est vrai que dans l'œuvre immense qu'il 
eut le courage d'entreprendre, le père des sourds- 
muets a payé quelquefois le tribut à la faiblesse 
humaine, par quelques imperfections insépa- 
rables d'une première invention ; n'est il pas à 
craindre que l'autorité d'un si grand nom ne 
maintienne dans les mêmes erreurs ceux qui 
voudront le suivre dans cette carrière qui exige 
toujours une marche si rigoureuse, et où le 
moindre écart entraîne après soi les plus graves 
conséquences, et peut même faire manquer 
tout à fait le but? 

Il est donc important de signaler les écueils 
que son inexpérience n'a pu éviter, sur cette 
mer inconnue qu'il venait de découvrir. Il avait 
lui-même un esprit trop juste pour ne pas sen- 
tir ce qui manquait encore à sa méthode, et il 
n'y a presque point de chapitre de son livre où 



(3 9 ) 
il ne demande à ses lecteurs de lui indiquer, 
s'ils en trouvent, des signes plus expressifs que 
les siens. 

O vous qui , à son exemple , vous consacrez 
à cette œuvre de bienfaisance , méditez sans 
cesse le principe découvert par ce beau génie; 
pénétrez-vous avec lui de la richesse du langage 
des signes; n'oubliez pas auprès de vos élèves le 
précepte éternel que la raison vous rappelle par 
sa bouche, de marcher toujours du connu à l'in- 
connu ; songez qu'il ne s'agit point de leur ap- 
prendre des signes : la nature sera toujours, en 
cela , un maître plus habile que vous; il faut ré- 
veiller leur intelligence, échauffer, animer leur 
pensée. A mesure que leur jugement se déve- 
loppera , que de nouvelles lumières éclaireront 
leur esprit , et que s'étendra l'horizon de leurs 
idées ; les signes pour les exprimer seront 
facilement trouvés, les mots facilement com- 
pris. 

Tels sont, Messieurs, les principes de l'art 
d'instruire les sourds - muets , inébranlables 
comme la nature, sur laquelle ils reposent. Il 
ne restait plus à l'inventeur qu'à poursuivre 
comme il avait si heureusement commencé; il 
n'avait plus qu'un pas à faire, et il ne le fit 
point. Il n'eut pas assez de confiance en sa mé- 



C4o) 

thode, et en méconnut lui-même l'étendue et 
la fécondité. 

Déplorons ici, Messieurs, la puissance de 
l'habitude : lorsqu'un génie hardi a déchiré le 
voile de l'erreur, et qu'il est près de saisir la 
vérité; ou que, prenant un sublime essor, il 
s'élève avec gloire au-dessus des préjugés vain- 
cus, une force aveugle l'arrête tout à coup, et 
le repousse dans l'ornière de la routine (i). 



(i) Ce jugement pourrait paraître trop se'vère , et 
exige que nous l'appuyions de quelques preuves. 

M. l'abbe' de l'Epe'e, qui insiste, en vingt endroits de 
son livre, sur la ne'cessite' d'instruire les sourds-muels 
par leur propre langage, de'nature lui-même quelquefois 
ce langage, pour le plier aux formes de la langue fran- 
çaise, que, d'un autre côte', il enseignait d'après les 
principes de la grammaire latine. Je ne m'arrêterai point 
à iin grand nombre'de ses signes , qui, tire's de la dé- 
composition (pour ainsi dire) mate'rielle des mots, en 
étaient, en quelque sorte, une e'pellation syllabique 
par gestes , comme surprendre, prendre sur, compren- 
dre , prendre avec (cum), etc. Qu'il me soit permis de 
citer deux ou trois passages qui, n'ayant rapport qu'à la 
grammaire , pourront être apprécies par tout le monde. 
« Il faut, dit-il (page 18), faire connaître les cas aux 
« sourds-muets , et leur en apprendre les noms : nomi- 
« natif, génitif, datif, accusatif, vocatif, ablatif, 
« sant se mettre en peine de leur expliquer ces noms. 



(4i ) 

« Mais souvenons-nous , dit l'illustre succes- 
« seur de M. l'abbé de l'Épée, souvenons-nous 

« Mais ils ont chacun des signes qui kur sont propres , 
« premier, deuxième, troisième degré', par lesquels on 
« descend des premiers cas , jusqu'au sixième , sont des 
« signes beaucoup plus intelligibles que ceux qu'on 
«pourrait appliquer à ces difierens noms, après en 
« avoir donne' la définition. Quant au signe du mot 
« cas, il s'exprime en faisant rouler, l'un sur l'autre , les 
a deux index, en déclinant, c'est-à-dire en descendant 
« depuis le premier jusqu'au sixième. » 

Après avoir trouve' la distinction naturelle des temps 
en pre'sent , passé et futur, il ne s'aperçut pas que tous 
les autres temps sont relatifs à ceux-là , et au lieu de les 
de'terminer par ces rapports , il les de'signait par pre- 
mier, deuxième, troisième et quatrième passe , etc. 

■ Nous avons, ajoute-t-il , trois temps qui, dans no- 
« tre langue, ne sont point du subjonctif. Ils sont ap- 
« pelés , par M. Restaut , futur passe , conditionnel pré- 
« sent, conditionnel passe'. Nous les mettrons avec le 
« subjonctif, afin de nous accorder {en faisant ce que 
« nous appelons les parties , en termes scholasliques) 
« avec la disposition de la grammaire latine , qui les y 
« place ; arnarem signifiant également dans cette lan- 
« gue que j'aimasse , et j'aimerais. » 

Voici ce qu'il dit au sujet de l'article, dont l'emploi, 
en français , pre'sente tant de difficulte's. 

«Nous faisons observer aux sourds-muets les jointures 
a de aos doigts, de nos mains, du poignet, du coude , 



(4* ) 

« qu'en glanant à sa suite, ce sera toujours à 
« lui-même qu'il faudra rapporter, comme à 
« leur source, tous les succès qu'on pourra ob- 
« tenir. » Oui , Messieurs , ce grand homme 
méritera à jamais le litre de bienfaiteur de l'hu- 
manité : c'est à lui que les sourds-muets de tous 

« de l'épaule, pous les appelons articles ou jointures. 
« Nous écrivons ensuite sur la table que le, la, les, de, 
« du, des, joignent les mots , comme nos articles joi- 
« gnent nos articulations (les grammairiens nous par- 
» donneront si cette de'finilion ne s'accorde pas avec la 
o leur). Dès-lors le mouvement de l'index , en forme de 
« crochet, devient le signe raisonné que nous donnons 
« à tout article. Nous en exprimons le genre en portant 
« la main au chapeau pour l'article masculin , et à 
« l'oreille, où se termine ordinairement la coiffure d'une 
« personne du sexe, pour l'article féminin. » 

Ou croira sans peine que ces signes artificiels, abs- 
traits, qui n'indiquent rien à l'esprit, jetés ainsi entre 
les diverses parties de la proposition , en doivent né- 
cessairement détruire les rapports, etqueparconséquent 
il doit être souvent fort difficile et souvent impossible 
au sourd-muet d'y retrouver les membres épars de la 
pensée. Aussi qu'en arrive-t-il? Les mêmes élèves qui 
ont écrit fort correctement tout ce qu'on a voulu leur 
dicter, au moyen de ces signes , sont souvent em- 
barrassés pour exprimer d'eux-mêmes la plus simple 
pensée. 



(43) 

les pays sont redevables des établisse mens qui, 
pour eux, s'élèvent de toutes parts. Quelque 
méthode que l'on y suive , c'est son institution 
qui eu a offert le premier modèle. C'est son 
exemple , non moins que ses talens, qui a fixé 
l'attention publique sur ces infortunés ; c'est 
l'ardeur de son zèle qui a échauffé les cœurs en 
leur faveur. 

Lorsque, faisant violence à «a modestie, il 
donnait une certaine pompe à ses exercices , .et 
présentait , à l'admiration publique , des sourds- 
muets écrivant dans plusieurs langues , c'était 
pour mettre les étrangers à portée d'apprécier 
l'utilité de leur éducation, dans l'espoir que ces 
heureux succès engageraient quelques amis de 
l'humanité à fonder des établissemens sem- 
blables. S'il voit les grands et les savans s'em- 
presser de lui porter le tribut de leur admira- 
tion, ce n'est point sa gloire personnelle qui le 
touche; la bienfaisance qui remplit son cœur 
n'y laisse point de place à l'amour-propre; mais 
il éprouve le plaisir le plus pur, en pensant que 
l'éclat qui rejaillit sur son art , en assurera l'exis- 
tence , et en propagesa les fruits. 

Mais lorsque les flots de ses admirateurs ft'e 
sont écoulés; quand ce concer.t de louanges et de 
bénédictions a cessé, et qu'au bruit flatteur des 



(44) 

applaudissemens a succédé, dans l'institution, 
le silence du geste; alors, retiré au milieu de 
ses élèves chéris, il élève leurs cœurs à Dieu, 
pour le remercier, et lui rapporter la gloire des 
succès qu'ils ont partagés avec leur maître ; et 
purifie avec soin leur âme des plus légères at- 
teintes de la vanité ; car c'est, avant tout, des 
chrétiens qu'il en veut faire : la patrie et la so- 
ciété nous demandent bien moins des savans que 
des hommes vertueux et de bons citoyens;* et 
ce n'est que par la religion qu'on peut se flatter 
de les former. 

M. l'abbé de l'Epée n'avait reçu de son père 
qu'un modique héritage; et comme toutes ses 
leçons étaient gratuites, ce n'était que dans la 
plus sévère économie qu'il pouvait trouver les 
moyens de payer la pension de ses élèves , et 
le traitement des maîtres et des maîtresses qui 
le secondaient dans une tâche aussi difficile. 
,. « Les riches , dit-il quelque part , ne viennent 
chez moi que par tolérance ; ce n'est point à 
eux que je me suis consacré, c'est aux pauvres : 
sans ces derniers , je n'aurais jamais entrepris 
l'éducation des sourds muets. Les riches ont 
le moyen de chercher et de payer quelqu'un 
pour les instruire. » Ainsi, cet homme chari- 
table, aussi modeste. que grand, ne mettait 



(45 ) 
point de distinction entre lui et le vulgaire des 
instituteurs, Oui, les riches peuvent payer des 
maîtres; mais paie-t-on le génie? achète-t-on, 
avec de l'or, cette attachement, ce dévoùment 
parfait, cette charité active qui, dans l'institu- 
teur des sourds-muets, peut en quelque sorte 
suppléer à tout , et que rien ne peut suppléer? 

En 1780, l'ambassadeur de l'impératrice de 
Russie vint le féliciter, et lui offrir de riches 
présens de la part de cette princesse, qui savait 
si dignement apprécier tout ce qui es.t vraiment 
beau et grand. « M. l'ambassadeur, lui répondit 
M. de l'Epée, je ne reçois jamais d'or; mais 
dites à Sa Majesté que si mes travaux lui ont 
paru digne de quelque estime, je ne lui de- 
mande, pour toute faveur, que de m'envoyer 
un sourd muet de naissance que j'instruirai. >» 

Personne n'ignore quel beau , quel grand 
caractère a développé M. de l'Epée, dans cette 
circonstance de sa vie qui, transportée sur la 
scène , a fait si souvent couler les larmes des 
spectateurs. 

Un "jeune sourd-muet est trouvé errant, sur 
le déclin du jour, dans les rues de Paris; on le 
conduit à M. l'abbé de l'Epée; il le reçoit 
comme envoyé par le ciel même, et le nomme 
Théodore. Sous les haillons de la misère, on 



( 46 ) 
démêlait, en cet enfant , des manières polies, 
et des mœurs qui contrastaient avec ses vête- 
mens, et semblaient trahir une toute autre 
origine. Ne serait-ce point quelque orphelin 
victime de la cupidité? peut-être l'héritier 
d'une grande fortune ? peut-être l'unique reje- 
ton de quelqu'illustre famille? Ces soupçons, 
d'abord vagues, acquièrent chaque jour plus 
de poids dans l'esprit de M. dé l'Epée, à me- 
sure que ses soins développent et l'esprit et le 
caractère de son élève. Une foule d'observations 
lumineuses viennent les fortifier. Enfin, le jeune 
homme, plus instruit, retraçant les souvenirs 
de son enfance, achève la conviction. Aussitôt 
la résolution de l'abbé de l'Epée est prise \ au- 
cun effort ne lui coûtera pour rendre à ce mal- 
heureux son nom et sa fortune. Mais , hélas ! 
sur quoi se fondent ses espérances ; toutes les 
perquisitions qu'il a faites jusqu'ici ont été sans 
succès! Théodore n'a jamais entendu pronon- 
cer le nom de son père : il ne connaît ni Sa 
patrie ni sa famille; et si on parvient à décou- 
vrir l'une et l'autre, que d'obstacles encore à 
surmonter! Il vous faudra lutter, n'en doutei 
point, homme trop généreux, il vous faudra 
lutter contre des adversaires puissans ou au- 
dacieux, dont 'l'autorité ou l'adresse ne vous 



(47) 
laisseront aucune apparence de succès : atta- 
qués à la fois dans leur honneur et dans leur 
fortune , ils mettront tout en œuvre pour faire 
rejaillir sur vos cheveux blancs, la honte dont 
vous voulez justement les couvrir. Ce qu'ils 
ont fait vous dit de quoi ils sont capables en- 
core. 

De si puissantes considérations eussent ar- 
rêté tout autre que M. de l'Epée; mais il s'a- 
git des droits de la justice et de l'humanité : il 
ne balance pas. Il part plein de confiance en la 
Providence. Le voilà, à soixante-seize ans, al- 
lant de ville en ville pour retrouver quelques 
indices plus certains. Une main invisible le 
soutient et le guide ; ou plutôt il est lui-même 
l'ange du Seigneur, qui accompagne le jeune 
Tobie. ( 

Après beaucoup de recherches et de courses 
infructueuses , ils arrivent à Toulouse. ïci les 
souvenirs se pressent en foule dans l'esprit du 
jeune sourd-muet. La rapidité de ses signes 
ne suffit pas à la foule des émotions qu'à chaque 
pas il éprouve. Il s'arrête tout à coup; un geste 
expressif , Raccompagné d'un cri aigu, annonce 
à son maître qu'il a reconnu le lieu de sa nais- 
sance. Il était devant l'hôtel du Comte de Solar, 
dont l'unique héritier, sourd-muet, était mort, 



(48) 

disait-on, à Paris. Mille autres circonstances 

» r 

déposent en faveur de l'élève de M. de l'Epée., 
Vainement une voix intéressée cge à l'impos- 
ture; la cause est portée au Chàtelet de Paris, 
dont la sentence rend au jeune Théodore le titre 
et les biens du comte de Solar. La famille en 
appelle. Ne pouvant réussir à faire casser le 
jugement, oii obtient du moins que l'exécution 
en soit suspendue. Cependant le jeune homme 
porta le nom de comte de Solar, jusqu'à la mort 
de M. de l'Epée et du duc de Penthièvre, ce 
noble appui de tous les malheureux. 

Privé de son maître et de son protecteur, le 
jeune sourd-muet fut ramené de nouveau de- 
vant les tribunaux, pour être dépouillé du nom 
qu'il avait, porté et de toutes ses espérances. 
Sans amis , sans famille , sans fortune , ce mal- 
heureux entra dans les rangs de nos braves , 
malgié son infirmité. «La vue de l'ennemi, se 
disait-il, sera pour moi le signal de la charge,' 
et je ne veux pas connaître celui de la retraite. » 
Il ne tarda pas à trouver dans les combats une 
mort digne du titre qu'il avait perdu. Dans 
une charge de cavalerie, emporté pag son cou- 
rage, et n'entendant point la trompette qui le 
rappelle, il tombe frappé de mille coups, au 
milieu d'un gros d'ennemis qu'il avait percés, jus- 



(49) 
tifiant, par une mort glorieuse, une noble ori- 
gine (1). 

Cette conduite si généreuse , si'touchante de 
M. de l'Epée, ne fut pas cependant à l'abri des 
plus noires inculpations. On chercha à le re- 



(i) Je dois rectifier ici quelques légères inexactitudes 
qui e'taient d'abord échappées à la rapidité avec laquelle 
ce discours Fut compose'» 

Les infirmite's et les occupations de M. l'abbe' de 
l'Epée ne lui permirent pas d'accompagner son e'iève à 
Toulouse. II confia ce soin au maître de pension .chez 
qui demeurait ce jeune homme, et à Didier, autre sourd- 
muet , plus instruit , qui lui servait d'interprète. En 
1781, une sentence du Châtelet admit les prétentions 
de Joseph , comte de Solar. La partie adverse en ap- 
pela au parlement ; et en 1792, après la destruction 
du parlement , l'affaire fut portée devant le nouveau* 
tribunal de Paris. Le malheureux sourd-muet n'avait 
plus ses deux protecteurs, l'abbé de l'Epée et le duc de 
Penthièvre. Lea4*j u i" et I 79 2 > un jugement définitif 
infirma celui du Châtelet, et défendit au jeune homme 
de porter à l'avenir le nom de Solar. Alors cet infor- 
tuné s'engagea dans un régiment de cuirassiers, et, selon 
d'autres , dans un régiment d'artillerie légère. Didier ne 
voulut pas l'abandonner; il entra dans le même» corps, 
et# resta jusqu'à la mort de son camarade; il se retira 
alors du service , et c'est deilui que l'on a appris que son 
ami avait péri sur le champ de bataille , frappé d'une 
balle au front- 



( 5o ) 
présenter, dans cette circonstance, non seule- 
ment comme la dupe, mais comme le com- 
plice et le fauteur de la trame la plus odieuse. 
Si son caractère connu ne repoussait une si 
horrible accusation, le nom du*. prince ver- 
tueux qui ne cessa de l'honorer de son amitié , 
et le jugement porté en faveur de son élève, 
auraient suffi pour dissiper jusqu'aux plus légers 
nuages dont la haine et l'intrigue ont voulu 
obscurcir sa mémoire. 

Quelle qu'ait été l'issue de ce procès , sa 
gloire n'en est ni moins solide ni moins pure; 
car ce sont les pensées généreuses qui font la 
vraie grandeur. Que l'action la plus brillante 
prenne sa source dans des motifs peu relevés , 
aussitôt son éclat se ternit, le prestige cesse; et 
au lieu du héros, je ne vois plus que l'homme 
avec toutes ses faiblesses. Mais un noble et 
grand motif élève et agrandit les plus petites 
choses. Aussi ne craindrais-je pas de vous con- 
duire dans l'intérieur dt-s classes de M. l'abbé de 
l'Epée, et de vous montrer ce vieillard chargé 
d'années et de gloire, recommençant, en quel- 
que sorte, son éducation, et se faisant enfant 
lui-même, pour descendre au niveau des enfajis 
de son adoption. C'est là qu'on peut vraiment 
le voir dans toute la simplicité de sa grandeur. 



(5i ) 

Il n'y avait point de si dures privations qu'il 
ne «'imposât pour ses élèves. C'était pour four- 
nir à leurs besoins qu'il bornait tous les siens; 
c'était pour leur donner des habits, qu'il portait 
lui-même des vêtetnens usés. Enfin , tout ce 
qu'il possédait était, à ses yeux, comme le pa- 
trimoine sacré de ses enfans, et il ne se réservait 
à lui-rriême que le plus stricte nécessaire. 

Dans l'hiver rigoureux de 1788, déjà atteint 
des infirmités de l'âge , il restait sans feu , ôt 
refusait d'acheter du bois, pour ne pas outre- 
passer la somme modique à laquelle il avait fixé 
sa dépense annuelle. Toutes les remontrances 
de ses amis à cet égard avaien t été infructueuses. 
Ses élèves en furent avertis; lés mains jointes 
et tout en pleurs, ils vinrent se jeter à ses piedâ, 
le conjurant de se conserver du moins pour 
eUx. Ils ne voulurent point le quitter qu'il ne 
Jèur eût promis de renoncera cette cruelle pri- 
vation , qui alarmait autant qu'elle affligeait leur 
tendresse. 11 céda , non sans peine, à leurs larmes. 
Long-temps encore après, il se repochait cette 
condescendance ; et lorsqu'il voyait sa petite 
famille l'entourer avec toutes les démonstra- 
tions les plus vives d'amour et de vénération : 
or Mes pauvres enfans, disait-il quelquefois, je 
vous ai cependant fait tort de cent écus. » 



( Sa ) 

Il tenait à loyer une petite maison sur les 
hauteurs de Montmartre. C'était là qu'aux jours 
de congé, il conduisait ses élèves. Il s'associait 
quelquefois un ou deux amis dignes de partager 
la simplicité de ses goûts, et l'innocence de ses 
plaisirs. Lorsqu'il était arrivé dans ces lieux, 
ses yeux et son cœur ne pouvaient se rassasier 
du tableau touchant que lui offraient la gaîté et 
le bonheur de ces enfans. Quelquefois il se 
mêlait à leurs amusemens • plus souvent on les, 
voyait se presser autour de lui , contemplant 
ses traits chéris , et dévorant, des yeux , tous ses 
gestes. Après les jeux, une longue table, servie 
d'une frugale collation , les rassemblait en fa- 
mille, et leur père au milieu d'eux. Une con- 
corde parfaite les unissait tous comme des 
frères; toutes leurs affections venaient se con- 
fondre dans leur amour pour leur maître. L'or- 
dre et la gaîté, le contentement général, celte, 
transmission rapide et silencieuse de la pensée, 
la vivacité de leur pantomime, le feu de leur 
conversation , tout donnait à ces repas un charme 
ineffable. 

C'est dans ce lieu d'innocence et de bonheur, 
qu'au milieu de la joie générale, M. de l'Epée 
jeta, un jour, sans intention , l'idée de sa mort 
peut-être prochaine. Soudain un cri déchirant 



(53) 

part de tous les cœurs. La foudre , tombant au 
milieu d'eux, eût produit une moindre cons- 
ternation. Il leur semble déjà que leur maître 
chéri, leur père va leur être enlevé. Les voilà 
qui se pressent autour de lui; ils le retiennent 
par ses habits, comme pour le soustraire au 
coup qui le menace ; leurs sanglots les suffo- 
querît. Ils n'ignorent point, ces pauvres enfans , 
la loi de la nature, et la nécessité de mourir; 
mais ils ne se sont pas encore imaginé qu'un 
Dieu bon puisse leur enlever celui qui est pour 
eux sa vivante image sur la terre. M. l'abbé de 
l'Epée, imposant doucement silence à leurs 
cris, et s'ef forçant de faire cesser leurs larmes, 
sans pouvoir lui-même retenir les siennes, qui 
coulent en abondance, leur parle de la résigna- 
tion due aux volontés de la Brovidence ; leur 
rappelle que la mort n'est point une séparation 
éternelle , et qu'en sortant de ce monde il ira 
les attendre dans une vie meilleure , pour y 
être à jamais réunis. Ses gestes ont pris peu à 
peu un ton solennel. L'expression de sa pen- 
sée pénètre doucement jusqu'au fond de leurs 
âmes; les larmes coulent encore, mais ce ne 
sont plus ces angoisses cruelles ; les déchire- 
mens du cœur ont fait place à la douce mé- 
lancolie, qui est si favorable aux pensées reli- 



(54) 
gieuses; Ils paraissent tous profondément re- 
cueillis, et il n'en est pas un seul qui ne 
prenne, en ce moment, la résolution de de- 
venir meilleur, dans le seul espoir de mériter 
de se réunira ce maître chéri*, dans le séjour des 
bienheureux* 

Ce ne fut qu'après dix ans de travaux et de 
succès, que M. l'abbé de l'Épée sollicita du%ou- 
vernement une dotation, pour assurer, après 
lui, l'existence de son établissement. 

Malgré la volonté de Louis XVI , bien pro- 
noncée en sa faveur, il n'obtint que des pro- 
messes sans effet. 

Cependant, ce grand homme vécut assez pour 
avoir l'assurance que son art subsisterait après 
lui, et se perfectionnerait dans sa patrie comme 
dans toute l'Europe. L'empereur Joseph , dans 
son voyage à Paris> étant venu admirer ses tra- 
vaux et rendre hommage à son génie , lui ex- 
prima son étonnement de ce qu'uivhomme aussi 
utile n'avait pas obtenu au moins une abbaye, 
dont jl aurait fait tourner les revenus au bien- 
être des sourds-muets} ce prince lui offrit d'en 
faire pour lui la demande, ou même de lui en 
donner une dans ses Etats. « Je suis déjà vieux, 
« répondit M. de TEpée; si votre majesté veut 
« du bien aux sourds- muets, ce n'est pas sur 



(55) 
« ma tête déjà courbée vers la tombe, qu'il faut 
« Je placer, c'est sur l'œuvre même. Il est digne 
« d'un grand prince de perpétuer tout ce qui 
« est utile à l'humanité. » L'Empereur le com- 
prit, et fit venir de ses Etats un ecclésiastique 
qui reçut des leçons de M. de l'Épée, et fonda, 
à Vienne, le premier établissement national 
institué en faveur des sourds-muets. 

Mais M. de l'Épée avait aussi trouvé des 
cœurs sensibles enFrance: plusieurs maîtres(i), 
formés par bu , propageaient les heureux fruits 
de ses leçons, dans différentes villes du rovaume , 
et spécialement à Bordeaux. L'établissement 
qu'y avait formé l'archevêque, M. de Cicé, de- 
vait son éclat aux soins de M. l'abbé Sicard, 
qui, plus tard, devait succéder a M. l'abbé de 
l'Epée, et déjà se montrait digne, par" ses talens 

(i) Parmi les maîtres forme's à l'école de l'abbé de 
l'Epée, nous citerons d'abord M. l'abbé Sicard et 
M. l'abbé Salvan , l'on, directeur-général, l'aulre, se- 
cond instituteur de l'école fondée par M. l'abbé de t'É- 
pée; M.Huby,.deRaiaen; »$M. ***, à Chartres; M. l'abbé 
Storck , envoyé à Paris par l'empereur Joseph II ; 
M. l'abbé Sylvestre, de Rome; M. Ulric, de Zurick; 
M. Delo , de Hollande; M. Dangulo, d'Espagne; 
M. Muller, de Mayence ; M. Michel, deTarentaise; et 
M Guyot, qui est encore à la tète du bel établissement 
«le GroniBgue. 



(56) 
et par ses vertus, de recevoir cet héritage de 
gloire et de bienfaisance qui , sous sa main ha- 
bile , a si bien fructifié. Déjà ses succès com- 
blaient de joie son maître, qui , dans 1 epanche- 
ment de ses espérances, lui dit un jour : «Mon 
ami , j'ai trouvé le verre, c'est a vous défaire 
les lunettes. » Témoignage aussi honorable à 
la modestie de l'un qu'aux talens de l'autre. 

Ah! que n'a -t- il pu vivre encore quelques 
années, ce grand homme, pour jouir des suc- 
cès qu'il avait si heureusement prédits! Quelle' 
joie ineffable eût rempli son cœur, en voyant 
les sourds-muets le disputer aux parlans pour 
la pureté dn style , et souvent l'emporter sur 
eux pour la justesse des idées! Comme il eût 
tendrement serré dans ses bras Clerc etMassieu, 
ces deux élèves dont les noms viennent se pla- 
cer si naturellement auprès de celui de leur il- 
lustre maître. L'un, habile métaphysicien, des- 
cend avec une rare sagacilédansles profondeurs 
de l'analyse; le jeu de sa physionomie, le ca- 
ractère pittoresque et quelquefois sauvage de 
son style font reconnaître en lui l'homme de 
la nature; l'autre n'est pas moins étonnant par 
la connaissance qu'il a du monde, par son ai- 
sance dans la société et par la facilité avec la- 
quelle il écrit en anglais comme en français ; 



(5 7 ) 
tous deux saisissant les nuances les plus déli- 
cates des idées et des pensées, et répondant , 
sur le champ, à toutes les questions, avec une 
grande justesse ou une piquante originalité. 

Messieurs, c'est le Caractère d'une grande 
âme de sentir vivement l'aiguillon de la gloire : 
animé de ce feu sacré, il n'est rien de si difficile 
que l'on ne puisse entreprendre. Mais quel nom 
donnerons-nous à cet homme généreux qui , sans 
dédaigner, mais aussi sans rechercher la gloire, 
qui est le motif ordinaire des actions éclatantes, 
comme elle en est la récompense, renonce vo- 
lontairement aux jouissances d'une vie paisible, 
et se consacre , uniquement pour le bien de l'hu- 
manité, à un travail obscur et pénible, de tous 
les jours et de tous les instans, et d'un succès 
incertain? Un si beau dévdûment serait, sans 
doute, au-dessus de l'homme, s'il n'y avait, dans 
la bienfaisance, des attraits qui suffisent au 
mortel capable d'en sentir les charmes. Les pro- 
messes de la gloire sont quelquefois éloignées , 
et bien souvent trompeuses; mais l'homme bien- 
faisant trouve toujours dans son coeur sa plus 
douce récqmpense. De quels sublimes efforts ne 
sera-t-il donc pas capable, lorsqu'à cet attrait 
déjà si puissant vient se joindre là voix plus puis- 
sante encore de la religion? Comme toutes les 



( 58) 
tracasseries de la vie , et toutes les 'petites pas- 
sions personnelles viennent se briser et s'a- 
néantir devant cette grande pensée : que Yon 
jert Dieu et l'humanité ! Celui qui se sent cette 
haute destination', jouit même des privations 
qu'elle impose. 

Aussi, Messieurs, apprendrez-vous sans éton- 
neraient, mais non sans plaisir, que M. l'abbé de 
FEpée fut un des hommes les plus heureux , 
comme il en fut un des plus vertueux (1). La 

(i) « ^fos contradicteurs ne savent point , dit M. 
a Fabbe' de l'Çpe'e (Institution des sourds-muets, p. 98), 
« et ne peuvent deviner quelle est la soHicit^We'de l'âme 
« d'un prêtre, qui, n'ayant éprouvé, depuis plus de 
« soixante ans qu'il existe, aucun des fle'aux perso-np^ls 
n auxquels les enfans des hommes sont expose's, et crai- 
« gnant, avec justice , de vivre trop à son aise,, en ce 
« monde , cherche du moins à gagner le ciel , en tâchant 
a d'y conduire les autres. » 

M. l'abbe' de l'Epe'e mourut le 23 décembre 1789, à 
l'âge de 77 ans. Une de'putation de l'Assemblée natio- 
nale, ayant à sa tête M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, 
vint assister à l'administration des derniers sacremens, 
qui lui furent donne's par le cure* de Saint-Roch. Son 
oraison funèbre fut prononce'e par M. l'abbe' Fauchet, 
dans Te'gh'so de Saint-Etienne-du-Mont , en pre'sence 
d'une députatioij de l'Assemblée nationale , du maire de 
Paris, et de tous les représentant de la commune. 

M. l'abbé d# l'Epée avait reçu avant sa mort l'assu- 



(5 9 ) 
gloire, qu'il n'avait point ambitionnée, vint 
couronner ses travaux. Elle n'a confié ni au 
marbre ni à l'airain le soin de perpétuer sa mé- 



rance que son institution serait conservée. Elle fut en 
effet établie aux frais de l'Etat par une loi du 21 juillet 
1791. Le nombre des places gratuites fut d'abord de 
vingt-quatre ; mais plus tard , la Convention, par un ar- 
rêté du 16 nivôse an m , porta ce nomhre à soixante. Le 
gouvernement vient d'accorder une augmentation de 
fonds pour soixante demi bourses , quarts de bourses, 
ou trois-quarts de bourses. On reçoit aussi dans l'Insti- 
tution des élèves payant pension. 

Les places gratuites sont moitié à la nomination du 
ministre de l'intérieur, moitié- à Ja nomination de l'ad- 
ministration, qui est formée d'un conseil de cinq mem- 
bres choisis dans les plus hautes classes de la société. 

La direction générale de l'instruction est confiée aux 
soins de M. l'abbé Sicard. M. l'abbé Salvan, second 
instituteur , est chargé spécialement de l'instruction 
des demoiselles, qui occupent un bâtiment tout à fait 
sépare. Il est secondé par deux répétitrices , M 11 " Duler 
et Sahraon, 

Le censeur des études est chargé, sous l'autorité de 
M. l'abbé Sicard, de diriger les études des garçons,, 
pour lesquels il y a trois répétiteurs , M. Massieu , 
sourd-muet , M. Paufmier et M. l'abbé Huillard. II y a' 
de plus, dans l'Institution, des ateliers où les élèves 
font l'apprentissage d'un métier qui puisse assurer leur 
existence quand ils sont sortis de l'Institution., 



C 6o) 
moire. Mais ses vertus lui ont élevé dans tous 
les cœurs un monument impérissable. Aussi 
long-temps qu'il naîtra des sourds-muets , son 
nom sera répété avec amour et vénération , et 
le récit de sa vie arrachera encore quelques 
larmes d'attendrissement à nos derniers neveux. 
Vous aussi, Messieurs, qui lui avez décerné 
un tribut public d'éloges, vous avez mérité la 
reconnaissance des sourds-muets; souffrez que 
leur ami soit ici le trop faible interprète de 
leurs sentimens à votre égard. Et où pourrait- 
on mieux parler de M. l'abbé de l'Epée que 
devant cette assemblée qui voit, dans son sein, 
le disciple de ce grand homme , l'héritier de ses 
talens et de son amour pour les sourds-muets? 
Où pourrait-on mieux parler de ce bienfaiteur 
de l'humanité, qu'en présence de cette Société 
toute dévouée. au bien, et qui se glorifie de la 
protection particulière de ce Prince, digne re- 
jeton du sang des Bourbons; en qui, parmi 
mille vertus, éclate surtout la bienfaisance. Un 
concert unanime de bénédictions s'élève à la 
fois de tous les points du royaume, pour célé- 
brer les largesses qui coulent incessamment de 
ses augustes mains , comme d'une source tou- 
jours abondante, et vont porter la consolation 
partout ou se font entendre les gémissemens 



(6r ) 

du malheur. On admire, sans le comprendre, 
comment sa bonté peut ainsi multiplier ses res- 
sources , et suffire à toutes les infortunes qu'il 
soulage. Il semble que la Providence ait placé 
dans son cœur un trésor inépuisable pour les 
malheureux. 



L'ART 



D'ENSEIGNER A PARLER 



AUX SOURDS-MEETS DE NAISSANCE. 



t^lWl'U'VVVia'VI'WVl^Wm^VWVWM'IiVi^Vl liumWVVVi 



OBSERVATION PR.EUMIJM AIRE. 



Apprendre à des sourds-muets à parler n'est 
point une œuvre "qui demande de grands ta- 
lens; elle exige seulement beaucoup de pa- 
tience. Tout père ou mère, maître ou maî- 
tresse qui aura lu avec attention ce que je vais 
exposer sur cette matière , peut espérer de 
réussir dans cette entreprise , pourvu qu'il ne 
se rebute pas des premières difficultés qu'il 
éprouvera infailliblement de là part de son 
élève : il doit s'y attendre, mais surtout ne se 
livrer à aucun mouvement d'impatience , ce qui 



(64) 
déconcerterait ce novice, et lui ferait bientôt 
abandonner une instruction dont il ne con- 
naît pas tout le prix , et qui d'ailleurs n'offre 
rien d'agréable dans ses premières leçons. 

J'ai averti , dans mon Institution méthodique , 
imprimée en 1776, que je n'étais point auteur 
de cette espèce d'instruction ; et lorsque je me 
chargeai de deux sœUrs jumelles , sourdes- 
muettes, il ne me vint pas même à l'esprit de 
chercher des moyens pour leur apprendre à 
parler; mais je n'avais pas oublié que dans une 
conversation, à l'âge de seize ans, avec mon 
répétiteur de philosophie, qui était Un excel- 
lent métaphysicien , il m'avait prouvé ce prin- 
cipe incontestable ," qu'il n'y a pas plus de liai- 
son naturelle entre des idées métaphysiques et 
des sons articulés qui frappent nos oreilles, 
qu'entre ces mêmes idées ettles caractères tra- 
cés par écrit qui frappent nos yeux. 

Je me souvenais très-bien , qu'en bon philo- 
sophe, il en tirait cette conclusion immédiate, 
qu'il serait possible d'instruire des sourds- 
muets par des caractères tracés par écrit , et 
toujours accompagnés de signes sensibles, 
comme on instruit les autres hommes par des 
paroles et des gestes qui en indiquent la signi- 
fication. ( Je ne pensais point , à ce moment,. 



(65) 
que la Providence mettait dès-lors les fonde- 
mens de l'œuvre à laquelle j'étais destiné. ) 

Je concevais d'ailleurs que , dans toute na- 
tion , lès paroles et l'écriture ne signifiaient 
quelque chose que par un accord purement 
arbitraire entre les personnes du même pays, 
et que partout il avait fallu des signes qui don- 
nassent aux paroles, comme à l'écriture, et à 
l'écriture aussi parfaitement qu'aux paroles, la 
vertu de rappeler à l'esprit les idées des choses, 
dont on avait prononcé ou écrit, écrit ou pro- 
noncé les noms , en les montrant par quelque 
signe des yeux ou de la main. 

Plein de ces principes, fondés sut une exacte 
métaphysique, je commençai l'instruction de 
mes deux élèves, et je reconnus bientôt qu'un 
sourd-muet , guidé par un bon maître , est un 
spectateur attentif qui se donne à lui-même 
Çipse sibi tradit spectator) le nombre et l'ar- 
rangement des lettres d'un mot qu'on lui pré - 
sente, et qu'il le retient mieux que les autres 
enfans, tant qu'ils ne les ont pas entendus ré- 
péter par un usage quotidien. 

Je vis d'ailleurs, par expérience , que , dès le 
commencement de son instruction , tout sourd- 
muet, doué d'une certaine activité d'esprit, ap- 
prend, en trois jours environ, quatre-vingt mots 

5 



(66) 
qu'il n'oublie point, el dont il n'est pas néces- 
saire de lui rappeler la signification. Le nombre 
et l'arrangement des lettres de chacun de ces 
mots est tellement gravé dans sa mémoire , que 
si quelqu'un, en l'écrivant, fait une faute d'or- 
thographe, aussitôt le sourd-muet l'en avertit. 

Je jouissais donc avec plaisir de la facilité que 
me présentaient l'écriture et les signes métho- 
diques pour l'instruction des sourds-muets, et 
ne pensais aucunement à délier leur langue, 
lorsqu'un inconnu vint, un jour d'instruction 
publique, m'offrir un livre espagnol, en me 
disant que si je voulais bien l'acheter , je ren- 
drais un vrai service à celui qui le possédait : je 
répondis qu'il me serait totalement inutile, 
parce que je n'entendais pas cette langue; mais 
en^ l'ouvrant au hasard, j'y aperçus l'alphabet 
manuel des Espagnols , bien gravé en taille 
douce. Il ne m'en fallut pas davantage; je le re- 
tins, et donnai au commissionnaire ce qu'il 
désirait. 

J'étais dès-lors impatient de la longueur de 
ma leçon; mais ensuite, quelle fut ma surprise, 
lorsqu'ouvrant mon livre à la première page , 
j'y trouvai ce titre : Arte para ensenar a hablar 
los mudos? Je n'eus pas besoin de deviner que 
cela signifiait l'Art d'enseigner aux Muets à 



(67) 
parler; et dès ce moment, je résolus d'appren- 
dre cette langue , pour me mettre en état de 
rendre ce service à mes élèves. 

A peine étais-je en possession de cet ouvrage 
de M. Bonnet, qui lui a mérité en Espagne les 
plus grands éloges; comme j'en parlais volon- 
tiers aux personnes qui venaient à mes leçons , 
un des assistans m'avertit qu'il y avait, en latin , 
sur cette même matière, un très-bon ouvrage, 
composé par M. Amman, médecin suisse en 
Hollande, sous ce titre : Dissertatio de loquelâ 
surdorum et mutçrum, et que je le trouverais 
dans la bibliothèque d'un de mes amis. 

Je ne tardai point à me le procurer; et con- 
duit par la lumière de ces deux excellens guides, 
je découvris bientôt comment je devais m'y 
prendre pour guérir, au moins en partie, une 
des deux infirmités^de mes disciples; mais je 
dois rendre ici à ces deux grands hommes la 
justice qui leur est due. On dispute aujour- 
d'hui à M. Bonnet le mérite de cette inven- 
tion , parce qu'on trouve dans l'histoire que 
quelques personnes avant lui avaient fait parler 
des sourds-muets, et on accuse M. Amman de 
plagiat, comme n'ayant fait que copier des au- 
teurs plus anciens. 

Pour moi, pénétré de la plus vive reconnais- 



(68) 
sance envers mes deux maîtres, je ne fais point 
de difficulté de croire que M. Amman ait in- 
venté cet art en Hollande, M. Bonnet en Es- 
pagne, M. Wallis en Angleterre, et d'autres 
savans dans d'autre pays, sans avoir Vu les ou- 
vrages les uns dès autres; j'ajoute même qu'il 
n'est aucun habile anatomiste qui , en réfléchis- 
sant, pendant quelques jours, sur les mouve- 
mens qui se passent en lui dans l'organe de 
la voix, et les parties qui l'environnent, à me- 
sure qu'il prononce fortement et séparément 
chacune de nos lettres, et se regardant avec at- 
tention dans Uii miroir, ne puisse devenir, à 
son tour, inventeur de cet art, sans avoir lu pré- 
cédemment aucun ouvrage sur cette matière. 
Je donnerais volontiers cet exemple pour la 
justification de ces deux auteurs. 

J'ai voulu quelquefois parier avec des savans 
que, dans l'espace d'une demi-heure, je lies 
mettrais au fait de ma méthode, tant elle est 
simple. Aptes en avoir fait lepreUve , quel- 
ques-uns d'eritr'feUx sont convenus qu'ils au- 
raient perdu la gageure s'ils l'eussent acceptée. 
Pourquoi ne se IrOUverâ-t-il pas quelqu'un en 
France ou ailleurs , qui, sans avoir lu mon ou- 
vrage , prendra la même route , dans laquelle 
il ne s'agit que de suivre là nature pas à pas ? 



(6 9 ) 
Et ne serait-on point injuste de lui en disputer 
l'invention ou de l'accuser de plagiat ? M. Am- 
man a très-bien répondu à ceux qui lui ont 
fait ce reproche. 

H est toujours permis de profiter des lu- 
mières de ceux qui ont écrit avant nous ; mais 
un plagiaire est un homme méprisable, qui 
cherche à s'en faire honneur, comme s'il les 
eût tirées de son propre fonds. Doit-on suppo- 
ser cette bassesse dans des hommes d'un mé- 
rite distingué? 

Je n'entrerai point dans le détail des expli- 
cations que nos deux savans auteurs ont don- 
nées , tant sur la théorie que sur la pratique de 
la matière qu'ils traitaient. Leurs ouvrages sont 
deux flambeaux qui m'ont éclairé ; mais dans 
l'application de leurs principes , j'ai suivi la 
route qui m'a paru la plus courte et la plus fa- 
cile pour en faire usage. 



(7°) 

VWvVVl VVVWVWWVVWVWWVWWVXVWVWWVVWWVVIWMVW WWWH/WVWWVWMWWVWk 

CHAPITRE PREMIER. 

Comment on peut réussir à apprendre aux sourds- 
muets à prononcer les voyelles et les syllabes 
simples. 

Lorsque je veux essayer d'apprendre à un 
sourd-muet à prononcer quelque parole , je 
commence par lui faire laver ses mains , jus- 
qu'à ce qu'elles soient vraiment propres (i). 
Alors je trace un a sur la table, et prenant sa 
main, je fais entrer son quatrième doigt dans 

(i) Quand on veut enseigner à parler à un sourd- 
muet, le premier soin que l'on doit avoir, c'est de lui 
faire proférer quelques sons par les moyens indique's 
page 77, afin de lui faire distinguer l'effet du sou d'avec 
lé simple souffle non sonore ; ce qu'il aperçoit facile- 
ment, le son étant toujours accompagne' d'un certain 
fre'missement dans le gosier, et d'une sorte de retentis- 
sement dans la poitrine, que le sourd-muet n'a pas de 
peine à sentir. Sans cette pre'caution , il arriverait sou- 
vent que lorsqu'on aurait dispose' les organes de l'e'lève , 
et qu'on voudrait le faire articuler, il ne produirait au- 
cun son. 



(70 
ma bouche jusqu'à la seconde articulation ; 
après cela je prononce fortement, et à plusieurs 
reprises, a (i), et je lui fais observer que ma 
langue reste tranquille, et ne s'élève point pour 
toucher à son doigt (p.). 

Ensuite j'écris sur ma table un è (3). Je le 
prononce de même plusieurs fois fortement , 



(i) Pour arliculerle son a, la langue reste mollement 
étendue dans toute la cavité de la bouche , sans cepen- 
dant loucher le bord des dents inférieures. Le son sort 
à plein canal et en droite ligne. 

Si on abaisse fortement la mâchoire , de manière 
que le son aille frapper le palais , on prononcera un â 
ouvert. 

(i) Ayez soin que le dos du doigt touche au palais, 
afin que l'e'lève puisse mesurer l'abaissement de la 
langue. I! est bon de lui faire placer en même temps 
l'index de l'autre main sur le gosier du maître, lorsque 
celui-ci prononce la lettre , afin que l'enfant sente le 
frémissement que produit le souffle sonore à son passage. 

(5) Dans la prononciation de la lettre é , le passage 
du son se rétrécit de tous côtés. La langue s'enfle , s'é- 
lève et se raccourcit. La partie antérieure s'appuie un 
peu des deux côtés sur les dents canines inférieures , la 
partie moyenne s'élève en se courbant, elle s'approche 
du palais , et s'avance un peu plus que dans la pronon- 
ciation de l'a. Les lèvres sont médiocrement écartées, 
et se replient un peu sur elles-mêmes , la voix va frap- 
per contre les dents qui sont légèrement entr'ouvertes. 



i 7* ) 

Je doigt de mon disciple étant toujours dans 
ma bouche : je lui fais remarquer que ma lan- 
gue s'élève, et pousse son doigt vers mon pa- 
lais : alors retirant son doigt, je prononce de 
nouveau cette même lettre, et lui fais observer 
que ma langue s'élargit et s'approche des dents 
canines, et que ma bouche n'est pas si ouverte. 
Je lui montrerai dans la suite ce qu'il devra faire 
pour prononcer nos différens é. 

Après ces deux opérations, je mets moi- 
même mon doigt dans la bouche de mon élève, 
et je lui fais entendre qu'il doit faire avec sa 
langue comme j'ai fait avec la mienne (1). La 
prononciation de l'a ne souffre ordinairement 
aucune difficulté (2). Celle de l'e réussit de même 

(1) On reportera le doigt de l'enfant sur son gosier, 
afin qu'il puisse juger s'il imite , en prononçant, le 
fre'missement qu'il a observe' dans le gosier de son 
maître. Maigre' cela , il peut encore arriver que l'enfant 
ne fasse encore entendre aucun son , parce qu'il ne 
donne pas assez de force à l'articulation. Approchez 
alors de votre bouche la paume de son autre main, pour 
lui faire sentir la force du souffle sonore ; faites-lui ob- 
server que le souffle qu'il donne en prononçant est 
bien moins fort, et insuffisant, 

(2) Lorsque l'élève a bien prononce une lettre, avant 
de passer à une autre , faites - la lui re'pe'ter plusieurs 
fois , afin que son organe en prenne l'habitude , et e,n 



(75) 
le plus souvent; mais il se trouve quelques 
sourds - muets avec lesquels il faut recom- 
mencer deux ou trois fois cette espèce de 
mécanisme, sans en témoigner aucune impa- 
tience. 

Lorsque le sourd muet a prononcé ces deux 
premières lettres, j'écris et je montre un i; 
ensuite je remets son doigt dans ma bouche, 
et je prononce fortemen t cette lettre. Je lui fais 
observer : i ° que ma langue s'élève davantage , 
et pousse son doigt vers mon palais, comme 
pour l'y attacher; 2° que ma langue s'élargit 
davantage, comme pour sortir entre les dents 
des deux côtés; 3° que je fais comme une 
espèce de souris qui est très - sensible aux 
yeux(f). 

Après cela, retirant son doigt de ma bouche, 
et mettant le mien dans la sienne, je l'engage 
à faire ce que je viens de faire moi-même: 

même temps pour que vous puissiez juger ce qui man- 
querait encore à la pureté' du son , et le corriger de 
suite , s'il est ne'cessaire. 

(i) Le sou de Yi est encore plus clair que celui de IV. 
Aussi, pour articuler ce son , augmente-t-on le re'tre'- 
cissement du conduit de la voix en resserrant les dents , 
et en e'ievant la courbure de la langue. Le souffle se poTte 
tout entier sur les dents supérieures. 



(74) 

mais il est rare que cette opération réussisse 
dès la première fois , et même dès le premier 
jour, quoique faite à plusieurs reprises; il se 
trouve même quelques sourds-muets qu'on ne 
peut jamais y amener, que d'une manière très- 
imparfaite. Leur i garde toujours trop de res- 
semblance avec IV. Je ne parle point ici de Yy, 
qui se prononce comme un /. 

Il n'est plus nécessaire de remettre les doigts 
dans la bouche. En faisant comme un o avec 
mes lèvres et y ajoutant une espè'ce de petite 
moue, je prononce un o, et le sourd-muet le 
fait à l'instant sans aucune difficulté.(i). 

Je fais ensuite avec ma bouche, comme si je 
soufflais nne lumière ou du feu, et je prononce 
un u. Les sourds-muets sont plus portés à pro- 
noncer un ou. Pour corriger ce défaut, je fais 
sentir au sourd-muet que le souffle que je fais 

(i) Dans la prononciation de l'o , la langue se retire 
un peu dans le fond delà bouche ; sa pointe s'abaisse un 
peu plus que dans IV, et les lèvres s'arrondissent légè- 
rement. 

Dans l'o, l'ouVerture de la bouche est plus grande, la 
langue est suspendue et courbe'e en forme d'arc , le son 
est plus inte'rieur, et pousse' vers la partie poste'rieure 
du palais. 

L'o tient le milieu entre l'o et Yd. 



(75) 
sur le revers de sa main en prononçant un ou , 
est chaud, mais qu'il est froid en prononçant 
un m(i). La lettre h n'ajoute qu'une espèce de 
soupir aux voyelles qu'elle précède : l'usage ap- 
prendra quels sont les mots où l'on doit suppri- 
mer cette aspiration. 

Avant qued'aller plus loin , je dois avertir tout 
instituteur des sourds-muets d'éviter l'inconvé- 
nient dans lequel je suis tombé moi-même, lors- 
que j'ai formé la résolution d'apprendre aux 
sourds-muets à parler. Ayant lu avec attention , 
et entendu très-clairement les principes de mes 
deux maîtres, MM. Bonnet et Amman, j'ai en- 
trepris de les expliquer par demandes et par ré- 
ponses, et de les faire apprendre à mes élèves; 
j'enfilais mal à propos une route trop longue et 
trop difficile. J'enseignais et je perdais mon 
temps : il ne devait être question que d'opérer. 

Les instituteurs des sourds- muets n'ont be- 
soin que d'être avertis' dé ce qui se passe natu- 
rellement en eux, lorsqu'ils prononcent des 

(i) La position de la langue est presque la même dans 
la prononciation des sonso, ou, eu. Les^èvres sont plus 
ouvertes pour ps-onoucer o, elles se serrent et s'avan- 
cent davantage pour articuler ou. Si l'on pousse un peu 
la langue , ou si le souffle va frapper les dents , au Heu 
de o on entendra eu, et au lieu à 1 ou on entendra u. 



(76) 
lettres et des syllabes, parce qu'ils les ont arti- 
culées des l'enfance, sans 'faire attention à ce 
mécanisme. Après cet avertissement , il n'est 
pas nécessaire de leur donner des principes , 
pour leur apprendre ce qu'ils doivent faire pour 
parler, puisqu'ils le font d'eux-mêmes à chaque 
instant ; et ce qu'ils éprouvent en parlant, suffit 
pour leur faire comprendre ce qu'ils doivent tâ- 
cher d'exciter dans les organes de leurs disciples. 

Il en est de même des sourds-muets. Il est 
inutile d'entrer avec eux dans un grand détail 
de principes : ce serait les fatiguer à pure perte. 
Sous la conduite d'un maître intelligent, qui 
opère lui-même et les fait opérer, ils n'ont be- 
soin que de leurs yeux et de leurs mains, pour 
apercevoir et sentir ce qui se passe dans les 
autres, lorsqu'ils parlent, et qui doit pareille- 
ment s'opérer en eux, pour proférer des sons, 
comme le reste des hommes. 

J'ai cru cet épisode nécessaire , afin que 
tous ceux qui seront touchés de compassion 
pour les sûurds-muets , ne s'imaginent point 
qu'il faille des lumières supérieures pour leur 
apprendre à parler. 

Je ne dois point oublier non plus un article 
important, et qui demande quelque attention 
de la part de ceux qui veulent instruire des 



( 77 ) 
sourds -muets. Il arrive quelquefois que dans 
les premières leçons qu'on leur donne pour 
leur apprendre à parler, ils disposent leurs 
organes comme ils nous voient disposer les 
nôtres, pour prononcer telle ou telle lettre. 
Cependant , lorsque nous leur faisons signe de 
la proférer à leur tour, ils restent sans voix , parce 
qu'ils ne se donnent aucun mouvement inté- 
rieur pour faire sortir Tair hors de leurs pou- 
mqns. Si on n'est pas sur ses gardes , cet in- 
convénient fait aisément perdre patience. 

Pour y remédier, je mets la main du sourd- 
muet sur mon gosier, à l'endroit qu'on appelle 
le nœud de la gorge, et je lui fais sentir la dif- 
férence palpable qui s'y trouve lorsque je ne 
fais que disposer l'organe pour prononcer une 
lettre, et lorsque je la prononce en effet. Cette 
différence est aussi très-sensible dans les flancs, 
au moins dans certaines lettres , comme dans 
le q et dans le p en les prononçant fortement. 
Je lui fais aussi éprouver sur le dos de sa main 
la différence du frappement de l'air, lorsque je 
prononce ou que je ne prononce pas. Enfin, 
mettant son doigt dans ma bouche , sans tou- 
cher à ma langue, ni à mon palais, je lui fais 
encore apercevoir cette différence d'une manière 
très-sensible. 



( 78) 

Si tous ces moyens ne réussissaient pas, je 
conseillerais volontiers de lui serrer fortement 
le bout du petit doigt : alors il ne sera pas long- 
temps sans faire sortir quelque son de sa bou- 
che, pour se plaindre. 

Je reviens à notre prononciation (i). 

J'écris sur ma table pa , vè , pi , po , pu ; et 
voici pourquoi je commence par ces syllabes : 
c'est parce que, dans Tout art, il fiut com- 
mencer par ce qu'il y a de plus facile, pour ar- 
river par degrés à ce qui est plus difficile. Je 
montre donc au sourd-muet que je serre forte- 
ment mes lèvres ; ensuite , faisant sortir l'air 
de ma bouche avec une espèce de violence , 
je prononce pa : il l'imite aussitôt. La plupart 
même des sourds muets le savent prononcer 
avant que de s'adresser à nous , parce que les 
mouvemens qu'on fait pour prononcer cette 
syllabe étant purement extérieurs, ils s'en sont 
aperçus plusieurs fois, et se sont accoutumés 
à les faire par imitation (2). 

(1) Avant de passer aux consonnes, il serait peut- 
être plus convenable d'apprendre ;i articuler les voyelles 
nasales an, in , on et un s qui ont etc rejele'es au cha- 
pitre II, article m. 

(2) Est-il nécessaire de prévenir ici que l'on ne doit 
pas faire e'peler les lettres aux sourds-tnuels , comme 



( 79) 

Mais ayant appris à prononcer è, i , o, u, 
par la première opération dont j'ai rendu 
compte, ils disent tout de suite pé , pi, po, 
pu; il n'y a que le pi qui est souvent obscur, 
et qui le reste plus ou moins long- temps. 

J'écris ba , bé , bi , bo , bu , parce que le b 
n'est qu'un adoucissement du p (i). Pour faire 
entendre cette différence au sourd-muet , je 
mets ma main sur la sienne ou sur son épaule, 
et je la presse fortement, en lui faisant obser- 
ver que mes lèvres se pressent de même for- 
tement l'une contre l'autre lorsque je dis pa. 
Après cela je presse plus doucement la main 
ou l'épaule, et je fais remarquer la pression 
plus douce de mes lèvres en disant ba. Le 
sourd-muet, pour l'ordinaire, saisit cette dif- 



on le fait faire encore aux enfans dans les e'coles , où pour 
lire le mot maman, par exemple, l'enfant est oblige' de 
dire d'abord emmea, emme a enne , et de deviner en- 
suite que cela signifie maman. Ve'ritable tour de force , 
me'thode absurde, qui fait le desespoir du premier âge. 

(i) Le b n'est pas un simple adoucissement du p. 
Dans le p le souffle est comme retenu au-dedans de 
nous , et sort ensuite avec vivacité' au bout des lèvres. 

Le son du b est plus profond , il est précédé - d'une sorte 
de frémissement qui part du fond de la bouche, suit le 
le palais, et adoucit en sortant le son du p. 



(8o) 

férence : il prononce ba , et , tout de suite , bé, 
bi, bo, bu. - 

Après le p et le 6, la consonne qui est la 
plus facile à prononcer est le t. J'écris donc ï«, 
té, ti, to , tu, et je prononce ta. En même 
temps je fais remarquer au sourd- muet que je 
mets le petit bout de ma langue entre mes 
dents de devant supérieures et inférieures, et 
que je fais avec le bout de ma langue une es- 
pèce de petite éjaculation qu'il lui est aisé dé 
sentir, en y approchant l'extrémité de son petit 
doigt. Il n'en est presqu'aucun qui sur le champ 
ne prononce ta, et ensuite té, ti, to , tu (i). 

J'écris alors da , dé, di, do, du, parce qu« 
le d n'est que l'adoucissement du t , et pour 
faire sentir la différence entre l'un et l'autre, 
je frappe fortement avec le bout de mon index 
droit le milieu du dedans de ma main gauche, 
et je le fais ensuite plus faiblement : cette dif- 
férence nous donne le da, dé , di, do, du {pi)* 

(i) Le bout de la langue se retire avec promptitude , 
les dents s'écartent avec vivacité' au moment que sort le 
souffle. 

(2) Le d n'est pas un simple adoucissement du t. La 
nbte relative au b peut être appliquée aussi à la lettre d, 
ainsi qu'aux lettres v, z , j '. 

Le souffle est plus prolonge' dans ces trois lettres ; leur 
articulation est même accompagnée d'un son très-léger. 



( Si ) 

Après les lettres dont nous venons de parler, 
la lettre qui se prononce plus aisément est la 
lettre f. 

T écris fa ,fè, fi , fo ,fu, et je prononce for- 
tementy». Je fais observer au sourd-muet que 
je pose mon râtelier supérieur sur ma lèvre in- 
férieure, et je lui fais sentir sur le dos de sa 
main le souffle que je fais en prononçant cette 
syllabe (1). Aussitôt il la prononce lui-même, 
pour peu qu'il ait d'intelligence. 

Va, vé, vi, vo, vu, n'en est que l'adoucis- 
sement, qui souffre quelquefois un peu de 
difficulté; mais avec de la patience on en vient 
aisément à bout. 

Tout ce que nous venons de dire n'est en 
quelque sorte qu'un jeu; et pour peu que les 
sourds-muets aient d attention et de capacité, 
il ne leur faut pas une heure entière pour l'ap- 
prendre et l'exécuter assez clairement. Cepen- 
dant ils savent déjà treize lettres (en comptant 
Vh et Yy), qui sont plus de la moitié de notre 
alphabet. Ce qui suit devient plus difficile, et 
demande plus d'attention de la part des élèves 
aussi le succès n'en est-il pas également prompt. 



(i) Les lèvres s'ouvrent avec vivacité , et Je sov.fFie 
en sort avec assez de violence. 



(8a ) 
J écris sa , se, si, so , su, et je prononce for- 
tement sa. Alors je prends la main du sourd- 
muet, et je la mets dans une situation horizon- 
tale, à trois ou quatre pouces de mon menton. 
Je lui fais observer i° qu'en prononçant forte- 
ment une s, je souffle sur le dos de sa main 
d'une manière très-sensible , quoique ma tête, 
et par conséquent ma bouche, ne soit pas in- 
clinée pour y souffler; 2° que cela arrive ainsi 
parce que le bout de ma langue touchanl pres- 
que aux dents incisives supérieures, ne laisse 
qu'une très-petite issue à l'air, que je chasse 
fortement, et l'empêche de sortir en droiture : 
d'un autre côté, cet air fortement poussé ne 
pouvant retourner en arrière, il est obligé de 
descendre perpendiculairement sur le dos de 
la main qui est au-dessous de mon menton, où 
il produit une impression très-sensible; 3° que 
ma langue presse assez fortement l'extrémité 
inférieure des dents canines supérieures (i). 



(i) La parlie moyenne de la langue s'e'levant vers le 
palais , la pointe appliquée contre les dents incisives , 
mais sans être renferme'e enlr'elles (comme dans le t) , 
le souffle ne peut s'échapper qu'en filets délies, ce qui 
produit le sifflement de Ys. 

Si la langue est moins e'ieve'e,' - le passage de la voix 



(85) 

ïi arrive souvent qu'un sourd-muet, attentif 
à ce qu'il me voit faire moi-même, et mettant sa 
main sous son menton, prononce tout d'un 
coup sa, et sur le champ se - si, so , su. Nous 
avertissons que- le c avec un e ou un i se pro- 
nonce comme se, si, et que, même avec un a, 
un o ou un u , il se pi ononce comme sa , so , 
su , lorsqu'on met au-dessous du ç une cédille, 
c'est-à-dire une petite - virgule. 

Le za, zé , zi, zo , zu est l'adoucissement 
du sa , se , si, .so, su. On y amène quelquefois 
le sourd-muet dès le premier instant; mais il en 
est d'autres pour lesquels il faut y revenir plus 
d'une fois. 

Le sa , se , si, so , su nous conduit au cha , 
ché , chi , cho , chu > qui présente d'abord plus 
de difficulté. Je l'écris, et je prononce forte- 
ment cha , en faisant observer au sourd-muet 
la moue que nous faisons tout naturellement 
lorsque nous prononçons fortement ce mot 
pour faire peur à un chat; ensuite je mets son 
doigt dans ma bouche, et je lui fais remarquer 
i° l'impulsion forte que je donne à l'air en pro- 
nonçant cette syllabe , comme en prononçant 

devient plus large, le son moins sifflant, et l'on pro- 
nonce s. 



(84) 

la lettre s; 2° que le milieu de ma langue touche 
presque à mon palais; 3° qu'elle setend et vient 
comme frapper mes dents molaires; 4° qu'elle 
laisse à l'air assez de passage pour sortir direc- 
tement de ma bouche, et n'être point obligée de 
descendre perpendiculairement comme il le 
fait, lorsque je prononce la lettre s. Le sourd- 
muet aperçoit très-clairement cette différence, 
parce qu'en mettant sa -main vis à vis de ma 
bouche , l'air vient la frapper directement lors- 
que je prononce la syllabe cha. 

Je mets alors mon doigt dans sa bouche, et 
lui faisant faire ce que j'ai fait moi-même, il 
prononce cha et ensuite ché, chi , cho, chu; 
mais pendant un temps plus ou moins long, il 
revient toujours au sa, se, si, so , su, tant 
qu'il n'a pas lui-même son doigt dans sa bouche 
pour diriger les opérations de sa langue. Ce 
n'est que par l'habitude qu'il apprend à se pas- 
ser de ce moyen. 

Ja,jé,ji,jo,ju est l'adoucissement de cha, 
ché y chi, cho, chu, et s'enseigne, comme les 
autres adoucissemens, par la différence de la 
pression, avec de l'usage et de l'attention, tant 
de la part du maître que du disciple. 

Mais voici de quoi exercer notre patience. 
J'écris sur la table 



(85) 
Cfl , ... ... co } eu. 

Ka, kè , ki , ko, ku. 

Qua, que : qui, quo. 

Ensuite je prononce fortement ca. Je prends 
alors la main du sourd-muet, et je la mets 
doucement sur mon gosier, dans la situation 
extérieure d'un homme qui me prendrait à la 
gorge pour m'étrangler. Je lui fais observer, 
et il le sent d'une manière palpable , qu'en pro- 
nonçant fortement cette syllabe, mon gosier 
s'enfle. Je lui montre ensuite que ma langue 
se retire au fond de la bouche, qu'elle s'attache 
fortement à mon palais , et ne laisse à l'air in- 
térieur aucune issue pour sortir, jusqu'à ce que 
je la force de s'abaisser pour prononcer cette 
syllabe, qui sort comme avec explosion. Je lui 
fais aussi remarquer l'espèce d'effort qui se 
passe dans les flancs en prononçont cette syl- 
labe. Après cela je mets moi-même ma main 
sur son gosier, comme je lui ai fait mettre 1* 
sienne sur le mien, et je l'engage à faire lui- 
même ce qu'il m'a vu faire. 

Il n'est qu'un très-petit nombre de sourds- 
muets pour lesquels cette opération réussisse 
dès la première fois. Avec les autres , il faut 
la répéter, et leur faire sentir l'effet que la pro- 
nonciation de cette syllabe produit dans le 



(86) 

gosier de leurs compagnons ou compagnes, et 
de quelle manière leur langue tient à leur pa- 
lais, tant qu'ils se préparent à la prononcer. H 
s'en trouve pour lesquels il faut y revenir trois 
ou quatre jours de suite; mais je prie qu'on se 
souvienne surtout qu'il faut prendre garde de 
les rebuter. 

Quand on voit qu'ils s'impatientent ou qu'ils 
se découragent sur une lettre, il faut passer à 
une autre : peut-être qu'une heure après ils 
diront- tout d'un coup celle qu'on a été obligé 
d'abandonner; alors il faudra la leur faire ré- 
péter plusieurs fois de suite. Il arrive aussi 
quelquefois qu'en voulant leur faire prononcer 
une syllabe qu'on leur montre hic et nunc , ils 
en prononcent d'eux-mêmes Une autre qu'on 
ne leur a point encore apprise. J'en ai trouvé, 
par exemple, qui, pendant que je voulais leur 
faire dire pour la première fois cha , ont pro-^ 
nonce d'eux-mêmes qua; il faut alors écrire 
qua, que, qui, quo , cii, et leur faire répéter 
plusieurs fois : c'est autant de peine épargnée 
pour le maître. 

Les petits sourds - muets éprouvent assez, 
long-temps de la difficulté à prononcer le ca , 
s'ils ne mettent pas le doigt dans leur bouche 
pour disposer leur langue, comme elle l'es£ 



(»7) 
dans la prononciation de la lettre é. Cette pre- 
mière opération les conduit facilement à l'at- 
tacher à leur palais autant qu'il est nécessaire 
pour la prononciation de la syllabe ca. 

Lorsque les sourds-muets sont parvenus à 
prononcer le ca , toutes les autres syllabes que 
nous avons rangées ci -dessus sur trois lignes, 
ne souffrent plus aucune difficulté. 

Ga , gué , gui, go, gu sont des adoucis- 
semens de qua, que- qui, etc.; mais nous 
avons soin d'avertir que lorsque le g se trouve 
seul avec une ou un i, il se prononce comme 
je et ji. Nous faisons aussi observer que i° dans 
ces mots, gabion, galère , la prononciation 
du g est dure, et qu'alors la langue est pres T 
qu'aussi profondément retirée vers le gosier 
qu'en prononçant le qua , et que l'impulsion 
de l'air est presqu'aussi forte; 2 que dans la 
prononciation de guerre ou guidon, il y a plus 
de douceur; la langue est moins retirée, et 
l'impulsion de l'air est moins forte; 3° enfin 
que, dans cette syllabe, gneur, la langue n'est 
presque plus retirée, et l'impulsion de l'air est 
plus' faible (1). Gette troisième prononciation 

(1) La différence du g dur, comme dans gabion , ga- 
lère ,. d'avec le gu de guidon, guerre, est pou impor~- 



(88 ) 
du g avec une n doit sortir par le nez; aussi la 
langue doit-elle se porter derrière les dents in- 
cisives supérieures , comme nous le dirons en 
parlant de la lettre n. 

Nous n'enseignons point particulièrement la 
lettre x; nous montrons seulement qu'elle se 
prononce quelquefois comme qs, et d'autrefois 
gz. 'Nous dirons ci-après de quelle manière 
nous apprenons aux souds-muets à joindre en- 
semble ces deux consonnes. 

Il ne nous reste plus que les quatre con- 
sonnes appelées liquides, l, m, n, r, parce que 
nous n'avons pas voulu séparer toutes celles 
qui, étant dures par elles-mêmes, en ont sous 
elles d'autres plus douces. 

J'écris donc la, lé, li , lo , lu, et je pro- 
nonce la (i). Je fais observer i°que ma langue 
se replie sur elle-même, et que sa pointe en 
sélevant frappe mon palais; 2° qu'elle s'élargit 

tanle, et dépend de la voyelle qui suit; mais gn de- 
mande une attention particulière , et doit être consi- 
dérée comme une lettre à part. {J^oyez la note sur n.) 

(i) La partie antérieure de la langue suffisamment 
étendue s'e'lève en se courbant , et s'attache au palais 
au-dessus des alvéoles des dents canines supérieures. 
La voix ne peut alors sortir que par deux minces filets , 
le long des bords de lu lingue. 



(8 9 ) 
d'une manière sensible pour prononcer la lettre 
l de cette syllabe, mais qu'elle se rétrécit aus- 
sitôt pour en prononcer la lettre a. Les sourds- 
muets saisissent assez facilement cette pronon- 
ciation, dans laquelle il se passe quelque chose 
à peu près semblable à ce qui se fait dans la 
langue du chat lorsqu'il boit (1). 

En écrivant ma, mé , mi, mo , mu, et pro- 
nonçant ma, je fais observer que la situation 
de mes lèvres semble être la même que pour la 
prononciation dup et du b; mais i° que la pres- 
sion des lèvres l'une contre l'autre n'est pas 
aussi forte que celle du p, et qu'elle est même 
plus faible que celle du b; 2° qu'en prononçant 
cette lettre , mes lèvres ne font aucun mouve- 
ment sensible en avant; 3° que la prononcia- 
tion de cette lettre doit sortir par le nez (2). 



fi) Quant à ce qu'on appe'le /mouille, la pronon- 
ciation n'en diffère pas de l. Ainsi , dans travailla , ailla 
ne se prononce pas autrement que dans maia. 

(2) Les lèvres étant serrées l'une contre l'autre , la 
voix , jnodifie'e dans le poumon et repousse'e vers les 
dents ne pouvant trouver de passage , reflue vers le pa- 
lais et sort par les narines, en produisant une sorte de 
mugissement sourd. 

L'ni est une sorte d'adoucissement du p et du d. 
Failes articuler d'abord b, et faites signe ensuite à 



(9°) 
Je prends donc le dos de la main du sourd- 
muet, et je la mets sur ma bouche; je lui fais 
sentir combien est faible la pression de mes 
lèvres, qui ne font en quelque sorte que s'ap- 
procher l'une de l'autre , et qui ne font aucun 
mouvement pour faire sortir la parole ; ensuite 
je mets ses deux index sur les deux côtés de 
mes narines, et je lui fais sentir le mouvement 
qui s'y passe , en faisant sortir par le nez la 
prononciation de cette lettre. Il se trouve des 
sourds-muets qui ont de la peine à saisir ce 
second adoucissement du p ^ et l'émission de 
l'air par les narines; mais avec un peu de pa- 
tience , on les y amène par le moyen que je 
viens d'expliquer, en leur faisant faire sur eux- 
mêmes ce qu'ils ont éprouvé sur moi lorsque je 
prononçais cette lettre. Quelques savans en ce 
genre ont dit que la lettre m était un p qui sor- 
tait par le nez, et la lettre n un i qui sortait 
par la même voie ; au moins est-il certain que 
la lettre n peut se prononcer très- distinctement 
en observant la même position que pour le t. 
Il est cependant plus commode de porter le 
bout de la langue derrière les dents insicives su- 

l'enfanl déporter sa voix vers le palais, et de faire sortit 
!e son par les narines , il fera entendre le son de m. 



(90 
périeures (i) , en les pressant fortement, et cette 
position facilite bien davantage la sortie de la 
respiration par le nez; c'est ce que je fais ob- 
server ausourd-muet, en prononçant moi-même 
na , pendant qu'il a ses deux doigts sur mes 
deux narines, et en lui faisant ensuite pronon- 
cer na , né , ni, no, nu, 

M. Amman regarde la lettre /< comme la plus 
difficile de toutes, et ne fait point de difficulté 
de dire : sola Littera vpotestali meœ non subjacet. 
Voici de quelle manière je m'y suis, toujours 
pris, lorsque je ne pouvais la foire prononcer 
à quelques sourds-muets : je mettais de l'eau 
dans ma bouche, et je faisais tous les mouve- 
mens qui sont nécessaires pour se gargariser ; 
ensuite je faisais faire la même chose aux sourds- 
muets, et pour l'ordinaire, ils disaient sur le 
champ ra , ré, ri, ro , ru. Je conseillerais donc 
volontiers , qu'en cas de besoin , on fît la même 
chose; mais comme il s'en trouve quelques* 

(i) La langue étant ainsi placée , le souffle qui reflue 
par le nez produit l'articulation de n. Dans n, le bout de 
la langue ne s'élève pas comme dans L 

Quand la partie moyenne et postérieure de la langue 
s'attache au palais de manière à resserrer le souffle et à 
Je forcer à passer par les narines % o.n fait entendre l'ar- 
ticulation gn. 



(<P ) 
uns qui pleurent lorsqu'on veut leur faire cette 
opération, pour ceux-là , il faut leur faire sentir, 
sur soi-même ou sur quelqu'autre personne, le 
mouvement qui se fait dans le gosier en pro- 
nonçant cette lettre (i). 

Si cela ne réussit pas, il ne faut qu'un peu 
de patience , parce que ceux-mêmes qui ne peu- 
vent la prononcer disent ordinairement très- 
bien la syllabe pra } lorsqu'on en est à cet en- 
droit cte l'instruction , ce qui les conduit à la 
syllabe ra , qu'ils ne pouvaient prononcer; car 
alors il est très-facile de leur faire sentir sur eux- 
mêmes la différence de ce qui se passe sur leurs 
lèvres pour la prononciation du p, d'avec ce qui 
se passe dans leur gosier pour la prononciation 
de la lettre r. 

Nous n'expliquons point en détail à nos 
sourds-muets les petites différences qui se trou- 
vent dans les positions de la langue en pronon- 
çant nos quatre différens e; nous leur faisons 
remarquer seulement l'ouverture plus ou moins 

(i) Pour prononcer r, la langue se replie plus encore 
que pour /, et s'attache au haut du palais ; e'tant pousse'e 
par l'air qui sort avec force , elle lui cède , mais avec une 
sorte d'élasticité qui la fait revenir rapidement sur 
elle, et aussi long-temps que l'on veut faire durer le 
frémissement que celte lettre représente. 



(93) 
grande de la bouche , et cela leur suffit à l'ins- 
tant même ; cependant la moue que l'on fait 
en prononçant le muet ou la diphtongue eu 
mérite une attention particulière. 

Il n'est pas toujours bien facile de leur faire 
saisir la différence de cette moue d'avec celle 
que nous faisons en prononçant ou. Cependant 
la seconde resserre le gosier et la bouche : la 
première dilate l'un et l'autre. En prononçant 
eu, la lèvre inférieure est tant isoit peu plus 
pendante. Nous faisons observer aux sourds- 
muets qu'en soufflant dans nos mains pendant 
l'hiver, pour nous échauffer, nous disons, natu- 
rellement eu. 

N. B. Lorsque la consonne pre'cède la voyelle, on 
dispose d'abord les organes , et en articulant , on pro- 
nonce simultane'ment la consonne et la voyelle , comme 
pa, bé, ba. Si la voyelle précède , le son qu'elle pro- 
duit est brusquement arrête' par l'articulation de la con- 
sonne , comme dans ap, ep, ab. 



(94) 



V>'Vi\T.vV\VWVV4'.>\^V\AAaV\*V\.V*rti \i vVWWVWvtiWV^^WWWbim^ V WVM VTÏ'W^'Vn-»' 



CHAPITRE II. 



Observations nécessaires pour la lecture et la />ro~ 
nonciation des sourds-muets. 



Nous avons su prononcer les différens mots 
de notre langue avant que d'apprendre à lire. 
La première de ces deux éludes s'est faite, de 
notre part, sans nous en apercevoir, et toutes 
les personnes avec qui nous vivions étaient nos 
maîtres sans s'en douter. De prétendus experts 
dans l'art nous ont introduits dans la seconde 
de ces sciences; mais si nous y avons réussi, 
ce n'a point été leur faute , car ils prenaient tous 
les moyens pour nous en empêcher. En nous 
faisant épeler un t , un o , un z, un è, une n 
et mit, ils nous mettaient à cent lieues de le : 
c'était cependant pour nous le faire dire. Peut- 
on imaginer rien de plus déraisonnable? Enfin 
nous avons su lire , parce que nous avions plus 
de facilité que nos maîtres n'avaient de bon 
sens. Au moins , après nous avoir fait épeler 



(95) 
toutes ces lettres, auraient- ils dû nous dire de 
les oublier pour prononcer te? 

ARTICLE PREMIER. 

Comment on apprend aux sourds-muets a prononcer 
de même des syllabes qui s'écrivent différemment. 

Il n'en est pas des sourds-muets comme des 
autres enfans. De la prononciation à la lecture 
il n'y a pour eux qu'un seul pas; disons mieux : 
ils apprennent l'une et l'autre en même temps. 
Nous avons soin de leur bien inculquer ce 
principe , que nous ne parlons pas comme nous 
écrivons. C'est un défaut de notre langue; mais 
nous ne sommes pas maîtres de le corriger : 
nous écrivons pour les yeux , et nous parlons 
pour les oreilles. 

Nous mettons donc l'une sur l'autre diffé- 
rentes syllabes dans le même ordre qu'on les 
voit ici : 



tê 


le 


me 


tes 


les 


mes 


tais 


lais 


mais 


tois 


lois 


mois 


toient 


loient 


moient 



et nous disons à nos sourds-muets qu'elles se 



(96) 
prononcent toutes de même en cette manière : 

te, tê, tê, te, te le, le, le, le, le,.... me, 

me, me, me, me. Ensuite nous leur faisons 
prononcer de cette manière chacune de ces 
syllabes; ils l'entendent, c'est-à-dire qu'ils le 
comprennent, et nous voyons qu'ils ne s'y 
trompent jamais. 

Nous observons la même méthode pour 
toutes les syllabes qui se prononcent les unes 
comme les autres, et qui s'écrivent différem- 
ment; et cela entre si bien dans leur esprit, 
que sous notre dictée, lorsqu'elle se fait par le 
mouvement des lèvres, sans être accompagnée 
d'aucun signe, comme nous le dirons ci-après, 
ils écrivent tout autrement qu'ils ne nous voient 
prononcer. Par exemple, nous prononçons leu 
mouà de me, et ils écrivent le mois de mai; 
nous prononçons l'ô deufontene, et ils écrivent 
V eau de fontaine ; je prononce fèdeu la pêne, 
et ils écrivent j'ai de la peine , etc., etc. (1). 

(i) Lorsque vous commencerez à faire lire votre 
élève, il sera avantageux de lever les difficulte's que lui 
présentera l'irrégularité de notre orthographe, en repré- 
sentant avec des caractères simples la prononciation des 
mots difficiles. Ainsi , s'il avait à lire ces mots : Ils avaient 
ardemment souhaité , vous écririez au-dessous, ilza'vè 
tardamant souhaite'. 



(97 ) 

ARTICLE II. 

Sur les syllabes composées de deux Consonnes et d'une 
voyelle. 

Les sourds-muets n'ayant eu, dans leurs pre- 
mières leçons, que des syllabes dont la pro- 
nonciation était absolument indivisible , lors- 
que nous leur en écrivons qui commencent par 
deux consonnes, et qui exigent par conséquent 
deux différentes dispositions de l'organe avant la 
prononciation de la voyelle qu'elles précèdent, 
cette opération souffre de la difficulté. 

Ainsi nous écrivons pra, pré, pri, pro , pru; 
mais les sourds -muets ne manquent point de 
dire peura , peuré , peuri, peuro , peuru. Pour 
corriger ce défaut, nous leur montrons qu'ils 
font deux émissions de voix, et que nous n'en 
faisons qu'une. Nous leur faisons mettre deux 
doigts de leur main droite sur notre bouche, et 
deux doigts de leur main gauche sur notre go- 
sier : ensuite nous prononçons comme eux, 
très-tranquillement peura, peuré, peuri, etc. , 
en comptant avec nos doigts une et deux, à 
mesure que nous prononçons chacune de ces 
syllabes, et nous les avertissons que ce n'est 
point comme cela qu'il faut faire. 

7 



(98) 

Alors nous leur disons par signes qu'il faut 
serrer et unir ces deux syllabes que nous avons 
séparées, et n'en faire qu'une seule. Leurs 
doigts étant donc toujours sur notre bouche et 
sur notre gosier, nous prononçons très-préci- 
pitamment pra, et ensuite de même pré , pri, 
pro, pru. Nous leur montrons, à chaque fois, 
que nous ne faisons qu'une seule émission de 
voix; ils le sentent, ils essaient de faire la même 
chose, et pour l'ordinaire en peu de temps ils 
y réussissent. 

Mais, comme je l'ai remarqué ci-dessus, il 
faut bien prendre garde de les rebuter, s'ils n'y 
réussissent pas en peu de temps. Tout homme 
trop vif et sujet à l'impatience, ne serait pas 
propre à ce ministère. 

D'après l'opération que je viens d'expliquer, 
on concevra facilement comment il faudra s'y 
prendre pour faire prononcer toutes les syl- 
labes qui commencent par une consonne 
suivie d'une /■. Quant à celles qui, comme pla, 
plé, pli, plo, plu, sont suivies d'une l, il faut 
faire sentir au sourd-muet le retroussement de 
sa langue vers son palais , qui doit se faire pour 
17 immédiatement avec la prononciation de In 
consonne p. 



(99) 

ARTICLE III. 
Sur les syllabes qui finissent par une n. 

Pour les syllabes qui finissent en n, comme 
Iran, pan, san, nous disons aux sourds - muels 
que la voix doit se jeter dans le nez : alors nous 
leur faisons mettre leurs deux doigts index sur 
le côté de chacune de nos narines, et les presser 
doucement. Ensuite nous prononçons tra , pa, 
sa, et nous leur faisons observer qu'ils ne sen- 
tent aucun mouvement qui se fasse dans nos 
narines. Après cela nous disons Iran, pan, 
san , et nous leur faisons remarquer le mou- 
vement très-sensible qu'ils y éprouvent. Nous 
mettons à notre tour nos doigts sur leurs na- 
rines, et nous leur faisons prononcer d'abord 
tra, pa , sa; mais nous les avertissons ensuite 
de jeter leur voix dans leurs narines, comme 
ils ont sentique nous avions fait nous-mêmes 
pour dire tran, pan, san. Quelques-uns d'en- 
tr'eux nous exercent un peu long-temps, d'autres 
le font dès la première fois. Nous aidons cette 
opération , en leur faisant sentir que lorsqu'ils 
disent tra, pa, sa , l'air qui sort de leur bou- 
che échauffe le dos de leur main, et qu'il n'en 
est pas de même lorsque leur bouche étant 
fermée, l'air ne sort que par leurs narines. 



( IO ° ) 

ARTICLE IV. 

Sur les mots qui se terminent en al ou en e! ou en il. 

Lorsque les mots natal, immortel, subtil, 
sont au masculin, el par conséquent ne se ter- 
minent point par un e muet, nousv montrons 
aux sourds - muets que nous laissons notre 
langue dans la position de l'alphabet labial, 
qui convient à la prononciation de la lettre /. 
Nous n'abaissons point notre langue pour 
laisser l'air sortir librement , et nous fermons 
notre bouche avec notre main. Nous faisons 
ensuite la même chose avec les sourds-muets 
pour toutes les syllabes de la même espèce : il 
n'importe par quelles consonnes elles se termi- 
nent : nous leur fermons la bouche, et nous 
n'en laissons pas sortir l'air. Alors ces con- 
sonnes reçoivent leur son de la voyelle qui les 
précède, et à laquelle elles sont immédiatement 
unies. 

'Corollaire des trois articles pre'ce'dens. 

Nous avons encore à parler d'une espèce de 
syllabe qui se termine par deux consonnes qui 
donnent chacune un son distinct, comme cons 
dans constater, et trans dans transporter. Il 



( IQI ) 
n'est question que d'appliquer à ces sortes de 
syllabes les trois opérations que nous venons 
de décrire. En montrant aux sourds-muets qu'il 
faut jeter la voix dans le nez, on leur fait pro- 
noncer con, selon ce qui a été dit, article ni. En 
les faisant resserrer et unir deux consonnes, on 
leur fait dire cons, ainsi que nous l'avons expli- 
qué, article n. Enfin, en* leur mettant la main 
sur la bouche , et les obligeant de rester dans la 
disposition des organes qui conviennent à la 
lettre s , on les empêche de dire conseu, de la 
manière dont nous l'avons montré, article iv. 

Tel est aujourd'hui, avec les sourds-muets, 
le nec plus ultra de mon ministère pour ce qui 
regarde la prononciation et la lecture. Je leur 
ai ouvert la bouche, et délié la langue : je les ai 
mis en état de pouvoir prononcer plus ou 
moins distinctement toutes sortes de syllabes. 
Je puis dire tout simplement qu'ils savent lire, 
et que tout est consommé de ma part. C'est aux 
pères et mères , ou aux maîtres et maîtresses 
chez lesquels ils demeurent, à leur faire acqué- 
rir de l'usage, soit par eux-mêmes, soit en 
leur donnant le plus simple maître à lire, qui 
soit exact à leur faire une leçon tous les jours, 
après avoir assisté lui-même à nos premières 
opérations. Il s'agit de dérouiller de plus en 



( J 02 ) 

plus leurs organes par un exercice continuel. 
Il faut aussi les obliger de parler, en ne leur 
donnant tous leurs besoins qu'après qu'ils les 
ont demandés. Si on ne se conduit pas de cette 
manière, tant pis pour les sourds - muets , et 
ceux qui s'y intéressent : quant à moi, il ne 
m'est pas possible d'en faire davantage. 

Lorsque je n'avais point à. instruire la quan- 
tité de sourds- muets qui sont venus successi- 
vement l'un après l'autre fondre sur moi, l'ap- 
plication que je faisais par moi même des règles 
que je viens d'exposer, m'a suffi pour mettre 
M. Louis-François-Gabriel de Clément de la 
Pujade en état de prononcer en public , dans 
un de nos exercices, un discours latin de cinq 
pages et demie; et dans l'exercice de l'année 
suivante, il a soutenu une dispute en règle sur 
la Définition de la Philosophie, dont il avait 
détaillé la preuve, et répondu en toute forme 
scholastique aux objections de M. François- 
Elisabeth-Jean de Didier, l'un de ses condisci- 
ples (les argumens étaient communiqués). J'ai 
mis aussi une sourde-muette en état de réciter 
de vive-voix à sa maîtresse les vingt huit cha- 
pitres de l'Evangile selon saint Mathieu, et de 
dire avec elle l'Office de Primes, tous les diman- 
ches, etc. Ces deux exemples doivent suffire. 



( >°5 ) 

Mais il ne me serait pas possible aujourd'hui 
de faire la même chose ; en voici la raison : 

La leçon qu'on donne à un muet , pour le 
langage, ne sert qu'à lui seul : il faut nécessai- 
rement ici du personnel. Ayant donc plus de 
soixante sourds-muets à instruire, si je donnais 
seulement, à chacun d'eux, dix minutes pour 
l'usage de la prononciation et de la lecture, cela 
me prendrait dix heures entières. Et quel serait 
l'homme d'une santé assez robuste pour sou- 
tenir une telle opération? Mais, d'ailleurs, 
comment pourrais-je* continuer leur instruction 
dans l'ordre spirituel ? Or, c'est le but principal 
que je me suis proposé en me chargeant de 
celte œuvre. 

Quand on voudra, dans un établissement, 
conduire plusieurs sourds- muets jusqu'à une 
prononciation et une leclure totalement dis- 
tinctes, on leur donnera -des maîtres qui se con- 
sacreront par état à ce genre d'éducation , et 
qui les exerceront tous les jours. Il n'est pas 
nécessaire de choisir pour cet emploi des hom- 
mes à talens, il suffît d'en trouver qui aient de 
la bonne volonté et du zèle, et qui pratiquent 
fidèlement ce que nous avons expliqué. Pour 
cette œuvre purement mécanique , des 1 gens 
d'esprit sont plus à craindre qu'à désirer, parce 



( io4 ) 

qu'ils s'en lasseraient bientôt. En se rabattant 
au niveau des maîtres d'école ordinaires, on en 
trouvera qui s'y appliqueront assiduernent et 
persévérammenl, pourvu que cette occupation 
forme pour eux un état dont ils soient certains 
jusqu'à la fin de leur vie; c'est le seul moyen 
dy réussir. 

S'il se trouve, en province , quelque père ou 
mère, maître ou maîtresse, qui ail un sourd- 
muet dans sa maison , et qui ne soit pas en 
état de comprendre tout ce que j'ai expliqué 
le plus clairement qu'il m v a été possible, sur la 
manière d'apprendre aux sourds-muets à lire et 
à prononcer, voici ce que je leur conseille. 

Dès l'âge de quatre ou cinq ans ils mettront 
souvent devant eux, ou même prendront entre 
leurs jambes le jeune sourd-muet; ils lui lève- 
ront la tête pour l'engager à les regarder, en 
lui proposant quelque récompense. Lorsqu'il 
regardera, ils prononceront fortement (il n'est 
pas nécessaire de crier pour cela) et tranquille- 
ment pa, pé. Ils ne seront pas long-temps sans 
obtenir ces deux syllabes. Ils diront ensuite pa, 
pé, pi, et ils y joindront par degrés, po et. pu. 

Quand ils auront réussi , ils prendront de 

même par degrés, ta, té , li, to, tu, et ensuite 

fa , fé,fi,foyfu , toujours en prononçantyor- 



( i*5.) 
tentent et tranquillement, et en faisant marcher 
les récompenses à proportion du succès. Mais 
ils auront soin de ne point passer d'une pre- 
mière syllabe à une seconde , et de même, de la 
seconde à la troisième, jusqu'à ce que la précé- 
dente ait été bien prononcée. Je vois tous les 
jours de très-petits sourds-muets qui n'appren- 
nent que de cette manière. Ce mot fortement 
ne signifie autre chose, si ce n'est qu'il faut ap- 
puyer longuement sur la syllabe qu'on pro- 
nonce. Les pères ou mères , maîtres ou maî- 
tresses porteront alors cette méthode, que je 
suppose qu'ils auront entre leurs mains, puis- 
qu'ils auront fait ce que je leur conseille ici; ils 
la porteront, dis-je, à quelqu'un de plus habile 
qu'eux ; et en lui montrant la seconde partie 
de cet ouvage, qui n'est pas longue, ils le prie- 
ront de vouloir bien la lire, et de leur montrer 
comment ils devront continuer leurs opéra- 
tions. 



( io6 ) 

V>*'KA^»jWV\VVVVVWV\WVVVVVWYWVV'VWVVVWVVV\/VVVV%'VVVVV\ VW»^ » VVVV* VWW> VWW* 

CHAPITRE III. 

Comment on apprend aux sourds-muets à entendre 
parles yeux , d'après le seul mouvement des lèvres , 
et sans qu'on leur fasse nucun signe manuel. 

Les sourds-muets n'ont appris à prononcer 
nos lettres, qu'en considérant avec attention 
quelles étaient les différentes positions de nos 
organes à mesure que nous prononcions très- 
distinctement chacune d'elles; ils ont compris 
qu'ils devaient faire en second ce qu'ils nous 
voyaient faire avant eux. Nous étions le tableau 
vivant à la copie duquel ils s'efforçaient de tra- 
vailler; et lorsqu'ils y réussissaient avec notre se- 
cours, ils éprouvaient dans leurs organes une 
impression très-sensible , qu'ils ne pouvaient 
confondre avec celle que produisait une autre 
position des mêmes organes. 

Par exemple, il leur était impossible de ne pas 
voir de leurs yeux, et de ne pas sentir dans 
leurs organes que le pa , le ta et \efa y opé- 
raient des mouvemens bien différens les uns 
des autres. Lors donc qu'ils apercevaient ces 
différences de mouvement sur la bouche des 



( 10 7 ) 
personnes avec lesquelles ils vivaient, ils étaient 
avertis aussi certainement , que ces personnes 
prononçaient unpa , ou un ta, ou un fa , que 
nous le sommes nous-mêmes par la différence 
des sons qui viennent frapper nos oreilles. 

Or, il ne faut point s'imaginer que les con- 
sonnes/dures , telles que sont p, t, f, cj, s, ch , 
soient les seules qui produisent à nos yeux une 
impression sensible lorsqu'on les prononce en 
notre présence. Je conviens qu'elles nous frap- 
pent davantage; mais les autres consonnes et 
les voyelles ont aussi leurs caractères distinctifs 
que nos yeux peuvent apercevoir; ce que nous 
avons dit (chap. I er ) sur la manière dont on 
doit s'y prendre pour montrer aux sourds-muets 
à les prononcer, en est la preuve; mais il est 
juste d'en donner une autre qui , étant une 
preuve d'expérience, fera sans doute plus d'im- 
pression sur nos lecteurs. 

L'alphabet manuel n'est pas le seul que nous 
montrions à nos élèves :-nous leur apprenons 
aussi l'alphabet labial. Le premier des deux est 
différent dans les différentes nations ; le second 
est commun à tous les pays et à tous les peuples; 
le premier s'apprend en une heure, le second 
demande beaucoup plus de temps. Il faut pour 
cela que le disciple soit en état de comprendre 



( io8 ) 
et de pratiquer tout ce que nous avons dit sur 
la prononciation , dans le premier et le second 
chapitres. 

Mais quand une fois il a compris toutes les 
dispositions qu'on doit donner aux organes de 
la parole pour prononcer une lettre quelcon- 
que, il importe peu que nous lui en deman- 
dions une, quelle qu'elle soit, ou par l'alphabet 
manuel ou par l'alphabet labial ; il nous la rendra 
également, et nous lui dicterons, lettre à lettre, 
des mots entiers par l'alphabet labial, comme 
par l'alphabet manuel. Il les écrira sans faute; 
je ne dis pas quilles entendra, mais seulement 
qu'il les écrira, parce que je ne parle ici que 
d'une opération physique et d'un enfant qui 
n'est point avancé dans l'instruction. 

Les sourds-muets acquérant cette facilité de 
très-bonne heure, et d'ailleurs étant curieux, 
comme le reste des hommes , de savoir ce que 
l'on dit , surtout lorsqu'ils supposent qu'on 
parle d'eux ou de quelque chose qui les inté- 
resse , ils nous dévorent des yeux (cette expres- 
sion n'est pas trop forte), et devinent très-ai- 
sément tout ce que nous disons, lorsqu'en par- 
lant nous ne prenons pas la précaution de nous 
soustraire à leur vue. C'est un fait d'expérience 
journalière dans les trois maisons qui renfer- 



( I0 9 ) 
ment plusieurs de ces enfans, < t j'ai soin de re- 
commander aux personnes qui nous font l'hon- 
neur d'assister à nos leçons, de ne point dire en 
leur présence ce qu'il n'est point à propos qu'ils 
entendent, parce que cela serait capable d'ex- 
citer l'orgueil des uns et la jalousie des autres. 

Je conviens cependan t qu'ils en devinent plus 
qu'ils n'en aperçoivent distinctement, tant que 
je ne me suispoin t appliqué à leur apprendre l'art 
d'écrire sans le secours d'aucun signe, d'après la 
seule inspection du mouvement des lèvres ; niais 
je ne me presse point de leur communiquer cette 
science : elle leur serait plus nuisible qu'utile, 
jusqu'à ce qu'ils aient acquis la facilité d'écrire 
imperturbablement, sous la dictée des signes, 
en toute orthographe, quoique ces signes ne 
leur représentent ni aucun mot ni même au- 
cune lettre, mais seulement des idées dont ils 
ont acquis la connaissance par un long usage. 

Avant qu'ils soient parvenus à ce terme, 
semblables à un grand nombres de personnes 
qui n'écrivent que comme elles entendent pro- 
noncer, et qui font par conséquent une multi- 
tude de fautes d'orthographe, ne sachant pas 
la différence qu'on doit mettre entre l'écriture 
et la prononciation, nos sourds-muets écri- 
raient les mots selon qu'ils les verraient pro- 



( no) 
noncer, d'où il résulterait nécessairement une 
confusion insupportable, non seulement dans 
leur écriture, mais même dans leurs idées. 

Au contraire, ayant fortement gravé dans 
leur esprit l'orthographe des mots dont ils se 
sont servis cent et cent fois, et d'ailleurs étant 
bien et dûment avertis que nous ^prononçons 
pour les oreilles, mais que nous écrivons pour 
les yeux, ils savent qu'ils ne doivent point écrire 
ces mots comme ils les voient prononcer, de 
même que nous savons que leur prononciation 
ne doit point être la règle de notre écriture. 

Et comme la matière dont on parle, -et la 
contexture d'une phrase nous font écrire diffé- 
remment des mots dont le son est parfaitement 
semblable à nos oreilles; le bon sens, que les 
sourds-muets possèdent comme nous, dirige 
également leurs opérations dans l'écriture. 

Il est aisé de concevoir que, dans le com- 
mencement de ce genre d'instruction , il est 
nécessaire t° que le sourd-muet soit directe- 
ment en face de son instituteur, pour ne perdre 
aucune des impressions que les différentes po- 
sitions de l'alphabet labial opèrent sur les or- 
ganes de la parole, et sur les parties qui les en- 
vironnent; 2° que l'instituteur force , autant 
qu il est possible, cesespèces d'impressions, pour 



( "1 ) 

les rendre plus sensibles; 3° que sa bouche soit 
assez ouverte pour laisser apercevoir les différens 
mouvemens de sa langue; 4° <î u '^ mette une 
espèce de pause entre les syllabes du mot qu'il 
veut faire écrire ou prononcer, afin de les dis- 
tinguer l'une d'avec l'autre. 

Il n'est pas nécessaire qu'il fasse sortir de sa 
bouche le moindre son, et c'est toujours ainsi 
que j'en use. Les assistans voient des mouve- 
mens extérieurs , mais ils n'entendent rien , et 
ne savent pas ce que ces mouvemens signi- 
fient ; le sourd-muet qui voit ces mêmes mou- 
vemens , et qui en sait la signification , écrit le 
mot ou le prononce, au grand étonnement de 
ceux qui l'environnent. 

Il est vrai que tous ceux qui parlent vis à vis 
des sourds-muets ne prennent pas toutes les 
précautions que nous venons d'expliquer, c'est 
ce qui fait qu'ils ne sont pas aussi clairement 
entendus; mais i° il suffit presque toujours , 
pour un sourd-muet intelligent, qu'il aperçoive 
quelques syllabes d'un mot et ensuite d'une 
phrase , pour qu'il devine le reste ; 2° l'habitude 
continuelle des sourds-muets avec les personnes 
chez lesquelles ils demeurent , facilite beau- 
coup la possibilité de les entendre; 3° si les 
sourds-muets n'entendent pas autant qu'ils le 



( m) 

pourraient, ce n'est pas leur faute, mais celle 
des personnes qui parlent devant eux, et qui ne 
prennent pas les précautions nécessaires pour 
se faire entendre. 

En vain répondrait-on que ces personnes ne 
savent pas les dispositions qu'elles doivent 
mettre dans leurs organes , pour rendre sen- 
sibles aux sourds -muets, les paroles qu'elles 
prononcent : sans doute elles ne le savent pas, 
el c'est pour elles une espèce de mystère ; mais 
elles les mettent machinalement (ces disposi- 
tions ) dans leurs organes , sans quoi elles ne 
pourraient parler, et les sourds-muets (inst7*uits) 
les apercevront toujours, tant qu'on ouvrira la 
bouche autant qu'il sera nécessaire, et qu'on, 
parlera lentement, en appuyant séparément sur 
chaque syllabe. 

Nous avons cette complaisance pour les 
étrangers qui apprennent notre langue, et qui 
commencent à l'entendre et à la parler ; et de 
leur côté, ils font la même chose avec nous, 
tant que la leur ne nous est pas familière. Pour- 
quoi n'en userons-nous pas de même avec les 
sourds-muets , nos frères , nos parens , nos 
amis, nos commensaux? et ne serons-nous pas 
assez récompensés de cette espèce de gêne, si 
tant est qu'elle mérite ce nom , par la conso- 



( "5) 
lation qu'elle nous donnera de remédier en 
quelque sorte au défaut de leurs organes, en 
leur fournissant un moyen de saisir par leurs 
yeux ce qu'ils ne peuvent entendre par leurs 
oreilles ? 

Je crois avoir rempli la double tâche que je 
m'étais proposée, qui consistait i° à présenter 
la route qu'on doit suivre pour apprendre aux 
sourds-muets à prononcer comme nous toutes 
sortes de paroles; 2° à faire connaître comment 
on pouvait parvenir à rendre sensibles à leurs 
yeux, et intelligibles à leur esprit, toutes les 
paroles qui sortent de notre bouche, mais qui 
ne font aucune impression sur leurs oreilles. 

Puisse ce fruit de mon travail être de quel- 
qu'utilité, jusqu'à ce que d'autres instituteurs 
aient répandu plus de lumières sur cette matière 
importante ! Fiat, fiât. 



t^tvviivumvwvMiwv>Mii/OTin«vniin>w«uivvvuiwvMWV 

TABLE 

DES MATIÈRES 

Contenues dans cet ouvrage. 



Avant-propos , page j 

Dédicace. 

JEloge historique de Charles-Michel de l'Epék , fon- 
dateur de l'Institution des sourds-muets, ' i 

L'Art d'enseigner a parler aux sourds -muets de nais- 
sance. — Observation préliminaire, 63 

Chapitre premier. Comment on peut re'ussir à ap- 
prendre aux sourds-muets à prononcer les voyelles et 
les syllabes simples , «© 

Chap. II. Observations nécessaires pour la lecture et la 
prononciation des sourds-muets , 94 

Chap. III. Comment on apprend aux sourds-muets à 
entendre par les yeux , d'après le seul mouvement 
des lèvres, et sans qu'on leur fasse aucun signe ma- 
nuel , 106 



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